Appel à contribution n° 6

La globalisation de la question urbaine et la compétition entre les villes forment un terrain favorable à la mobilité et à la diffusion des modèles. Ce numéro de la Revue internationale d’urbanisme consacré à la « Circulation des modèles, méthodes et références en urbanisme : processus d’apprentissage et acteurs » vise à poursuivre le renouveau des débats autour du dynamisme et du succès des modèles et de leur diffusion en urbanisme. Depuis la publication du texte fondateur sur les « policy transfers » de Dolowitz et March (1996), le foisonnement des recherches sur la mobilité des modèles en urbanisme démontre le vif intérêt de la communauté scientifique pour des pratiques circulatoires et d’échanges dans ce domaine. L’urbanisation contemporaine et croissante du monde ainsi que la recherche de futurs urbains meilleurs en contexte incertain conduisent les praticiens à sélectionner des idées et bonnes pratiques benchmarkées ici et là. De leur côté, par réflexivité, les chercheurs s’interrogent sur les modes de production de la ville au prisme de la circulation et des échanges des modèles, méthodes et références.

Plusieurs articles et ouvrages collectifs en études urbaines francophones ont été consacrés successivement au nomadisme des expertises dans le Sud global (Verdeil, 2005), aux grands types de modèles urbains mobilisés (Paquot, 2012 ; Carriou et Ratouis, 2014), aux liens géoéconomiques entre les villes qui sous-tendent la circulation urbaine (Peyroux et Sanjuan, 2016) et au phénomène de la circulation des pratiques dans la régulation de la production urbaine (Bourdin et Idt, 2016). Du côté de la géographie urbaine anglophone, Healey et Upton (2010), Söderström et al. (2013) et Woods (2016) ont produit de nombreux écrits sur le « mobile urbanism » et la façon d’appréhender les questions de circulation des modèles pour sortir des dichotomies Nords / Suds. Toujours dans le monde anglophone, la planning history s’est aussi intéressée à la fois aux régimes de ces circulations et aux transformations des modèles circulant dans la longue durée, notamment dans le monde occidental (Freestone, 2000), d’autres historiens faisant de même à propos du monde colonial ou non-occidental (Nasr et Volait, 2003). Pour autant, il existe encore de nombreux aspects à explorer. Ce dossier ambitionne de traiter trois grands enjeux : épistémologique (que peut-on considérer comme un modèle aujourd’hui ?), méthodologique (comment suivre un modèle et démêler la complexité ?) et cognitif (quels sont les canaux de la circulation ?).

AXE 1. Objets circulants à identifier

S’intéresser aux modèles, c’est tout d’abord se demander « qu’est ce qui circule ? ». Quel est l’objet du déplacement ? Ce ne sont plus des « politiques » qui sont transférées ni des pans entiers de stratégies urbaines intégrées qui sont « mobiles », mais on observe une complexification et une imbrication croissante des modèles urbains qui circulent.

Le succès de la notion de modèle pour sa portée de prophétie auto-réalisatrice, tant pour l’émetteur que pour le récepteur, pousse à s’interroger sur ce qui est considéré comme modèle. La réalité recouvre à la fois des villes (Venise, Brasilia…) en tant qu’objets urbains englobants (tantôt modèles, tantôt anti- modèles), les métaphores d’une action collective (Singapour, Barcelone), une référence à une opération emblématique jugée réussie (mégaprojets), des types d’aménagement, d’équipements ou de programmes (le palais des congrès des années 70-80, les aménagements éphémères aujourd’hui), des objets architecturaux considérés comme structurants de l’urbanisme (architecture de franchise, iconique, ordinaire, innovante…), des techniques de composition urbaine, un outil de gestion immobilière, un cahier des charges à suivre, une norme, un label, une charte, un montage opérationnel… Ce catalogue de bonnes pratiques rassemble souvent des antagonismes stéréotypés. La mobilisation de références et de pratiques dans le cadre de la définition d’une stratégie urbaine d’une ville s’appuie sur les effets avérés ou escomptés sur l’urbain et crée des modèles ou des contre-modèles. Ceux-ci ont-ils tous la même portée, le même intérêt ? Partagent-ils tous le même caractère reproductible ? Quelle(s) ville(s) s’intéressent à quel(s) modèle(s) ?

Des articles renseignant des cas d’étude divers, dans des contextes géographiques et culturels variés – très connus ou peu étudiés – permettront d’engager des perspectives critiques sur les objets et modèles urbains en circulation. Si la non transférabilité est largement admise (Arab, 2007), cette définition de l’objet circulant doit permettre un premier retour réflexif sur les notions mêmes qui ont fleuri et qui sont associées aux modèles : transfert, emprunt, copie, circulation, mobilité, hybridation, assemblage.

AXE 2. Suivre le mouvement : quelles méthodologies de recherche ?

À la lumière de cette diffusion des modèles, il convient de réinterroger les stratégies et méthodologies de recherche en urbanisme (McCann et Ward, 2011). Le retour réflexif permis par la recherche sur la recherche peut mettre en évidence des apports méthodologiques et des expérimentations intéressantes autour de la déconstruction des idées exemplaires qui sont ensuite réassemblées dans les villes par les politiques urbaines. Ainsi, comment peut-on estimer le poids des modèles dans la production urbaine, au-delà de l’inter-référencement aux autres expériences ?

Par quelles approches méthodologiques le chercheur peut-il retracer le parcours d’une politique publique ou d’une inspiration ? Peut-on aller au-delà des preuves empiriques, des éléments de langage et des sentiers institutionnels ? Quels outils permettent de décrypter les liens entre les réseaux ?
Par ailleurs, de quelles données dispose-t-on et quelles données peut-on créer (cartographie des réseaux d’acteurs, interviews, récits, focus groupe, revue des documents d’urbanisme…)? Comment les chercheurs en urbanisme suivent-ils une idée et sa transformation (wrap-ups, follow-ups…) lorsqu’ils sont confrontés à la sensibilité ou la rareté des données utiles ?

AXE 3. Une diversité d’experts et de scènes d’échange

Qui sont les experts, ces international carriers (Robinson, 2011) participant au succès d’un modèle ? Participent-ils à légitimer des savoirs urbains plutôt que d’autres ? L’État est-il le grand absent de la circulation des modèles, au contraire des villes et des régions ? Quel est le rôle des promoteurs- développeurs dont les intérêts sont très souvent inféodés au secteur du bâtiment ou des transports et qui jouent un rôle important dans la maîtrise d’ouvrage urbaine ? Quel est le rôle d’autres acteurs (professionnels divers de l’urbanisme et de l’architecture, de la gestion immobilière, de l’investissement) ? Les articles pourront explorer si le recours aux modèles ne contribue pas, par ce biais, à une mise à distance de certains groupes sociaux. Ils pourront aussi analyser des « modèles alternatifs » tels que les réseaux de citoyens savants ou apprenants (Incroyables Comestibles…), qui échangent autour de leurs bonnes pratiques territoriales.

S’intéresser aux modèles, c’est aussi questionner les lieux d’échange sur lesquels gravitent les acteurs, ainsi que la persistance historique de certains acteurs. Des études des réseaux institutionnels ou informels qui permettent la diffusion des idées et modèles en urbanisme sont également bienvenues. Quelles sont les scènes d’échange et de circulation des modèles – des plus évidentes (Sommet d’ONU- Habitat, World Urban Forum, COP…) aux moins visibles (visite de sites, service communication des villes…)enpassantpardesformesintermédiaires(jumelages,accordsbilatéraux…) ?Commentsejouent les arrivées ou les départs d’un réseau de villes (Urbact, Eurocities, Metropolis, ICLEI…) qui rendent ses frontières fluctuantes et son périmètre d’action et d’influence flou ? Par ailleurs, certains urbanistes praticiens devenant eux-mêmes des « modèles » (D. Mangin, A. Masboungi, P. Veltz…) pour leurs échanges nationaux et internationaux avec les élus et les sphères opérationnelles (études de cas, workshops, expositions…), on pourra réfléchir aux interfaces entre chercheurs et praticiens. Au-delà des contextes spécifiques, certaines propositions pourront chercher à établir une typologie d’acteurs, de réseaux, de mécanismes de fonctionnement de ces scènes d’échange.

ARAB N. (2007) « A quoi sert l’expérience des autres ? Bonnes pratiques et innovation dans l’aménagement urbain », Espaces et Sociétés, n°131, pp. 33-47.
BOURDIN A., IDT J. (dir.) (2016) L’urbanisme des modèles. Références, benchmarking et bonnes pratiques, La Tour d’Aigues : Editions de l’Aube.
CARRIOU C., RATOUIS O. (2014) « Quels modèles pour l’urbanisme durable ? », Métropolitiques.
DOLOWITZ D., MARSH D. (1996) “Who learns what from whom: a review of the policy transfer literature”, Political studies, vol. 44/2, pp. 343-357.
FREESTONE R. (dir.) (2000) Urban Planning in a Changing World: The Twentieth Century Experience, Abigdon: Routledge.
HEALEY P., UPTON R. (dir.) (2010) Crossing borders. International exchange and planning practices, New York: Routledge.
MCCANN E., WARD K. (dir.) (2011) Mobile urbanism. Cities and policymaking in the Global Age, Minneapolis: University of Minnesota Press.
NASR J., VOLAIT M. (dir.) (2003) Urbanism: imported or exported? Native aspirations and foreign plans, Chichester : Wiley-Academy.
PAQUOT T. (2012) “Ce que la mondialisation fait aux lieux” in Dossier « Modèles urbains », Urbanisme, n°383, pp. 70-73.
PEYROUX E., SANJUAN T. (dir.) (2016) « Stratégies de villes et « modèles urbains » : approche économique et géopolitique des relations entre villes, Échogéo, n°36.
ROBINSON J. (2011) “Cities in a world of cities: The comparative gesture”, International Journal of Urban and Regional Research, vol. 35/1, pp. 1-23.
SÖDERSTRÖM O., D’AMATO G., RUEDIN D., PANESE F., RANDERIA S. (2013) Critical Mobilities, Londres: Routledge.
VERDEIL É. (2005) « Expertises nomades au Sud : éclairages sur la circulation des modèles urbains », Géocarrefour, vol. 80/3, pp. 165-169.
WOODS A. (2016) « Tracing policy movements: Methods for studying learning and policy circulation », Environment and Planning A, vol. 48(2), pp. 391-406.

CONSIGNES AUX AUTEURS

Les articles attendus peuvent reposer sur des études de cas, comparatives ou non, menées à différentes échelles et dans différents contextes (urbanisme opérationnel ou stratégique, politiques urbaines) et alimenter des réflexions théoriques. Ils peuvent s’inscrire dans un ou plusieurs des axes proposés. Nous attendons des auteurs que les articles proposés s’inscrivent dans la ligne éditoriale, celle d’une revue internationale de recherche sur et pour l’urbanisme. Les texte peuvent être soumis en français ou en anglais. Ils seront soumis à une évaluation « en double aveugle ».

MANIFESTATION D’INTERET : Les auteur-e-s potentiel-le-s sont invité-e-s à se faire connaître au plus vite et avant le 25 février 2018 à l’adresse suivante : riurban6@gmail.com.
Les responsables du numéro pourront suggérer des rapprochements ou des inflexions.

SOUMISSION DES ARTICLES : Les auteurs adresseront leurs articles avant le 30 avril 2018 au comité éditorial, dans le format précisé à la page « recommandations aux auteurs » (http://riurba.net/consignes-aux- auteurs-2/) et à l’adresse suivante : secretariat@riurba.net.

DATE DE PUBLICATION DES ARTICLES : 15 décembre 2018

POUR TOUTE PRECISION, LES RESPONSABLES DU NUMERO 6 SONT :
Divya LEDUCQ divya.leducq@univ-tours.fr
Alain BOURDIN alain.bourdin50@orange.fr
Christophe DEMAZIÈRE christophe.demaziere@univ-tours.fr Clément ORILLARD clement.orillard@u-pec.fr