L’urbanisme, le génie urbain et l’environnement : une lecture par la technique

Pour citer cet article : Sabine Barles - Université Paris 1 - Géographie-Cités "L’urbanisme, le génie urbain et l’environnement : une lecture par la technique" Riurba 2015/Numéro 1 URL : http://riurba.net/Revue/lurbanisme-le-genie-urbain-et-lenvironnement-une-lecture-par-la-technique/ DOI : Date d'impression : 22 septembre 2015

Urbanism, urban engineering and environment: an analysis through technology

Sabine BARLES

(Université Paris 1, Géographie-Cités)

Résumé

Constatant les difficultés de l’urbanisme mais aussi du génie urbain à intégrer les enjeux et les injonctions environnementales qui traversent désormais la gestion et la fabrique contemporaines des villes, ce texte met en lumière des raisons intrinsèquement liées à la nature même et la constitution de ces deux champs d’action. Parmi ces enjeux environnementaux, ceux de la gestion des flux d’énergie et de matières (et donc de l’économie de la ressource disponible) sont au cœur de l’analyse.

En conceptualisant l’urbanisme puis le génie urbain comme des techniques, l’auteure démontre tout d’abord que l’urbanisme est essentiellement voué à planifier en deux dimensions, distribuant les usages sur les sols, tandis que le génie urbain a pour objet la configuration des réseaux physiques. Si l’urbanisme peine à prendre en compte de telles grandeurs physiques (celle des flux), le génie urbain ne réussit pas, quant à lui, à modifier le métabolisme urbain.

Cette réflexion féconde examine finalement une voie de réconciliation possible des deux domaines, celle de « l’urbanisation du génie urbain ». Au cœur de cette réconciliation, la notion d’interface technique devient alors essentielle pour (ré)interroger l’urbanisme contemporain.

Mots-clés : urbanisme, génie urbain, environnement urbain, réseaux, métabolisme urbain, technique.

Abstract

According to legislation, urban policies in France should take into account environmental issues. However, it must be noted that the results have fallen short of expectations. Several reasons can be given to explain this relative failure. Taking the anthropological definition of technology as a starting point, this paper makes the hypothesis that the way urban technologies – namely urbanism and urban engineering – are conceived and organised is one of these reasons. On one hand, urbanism has huge material impacts but only addresses one material variable: the area; it does not take into account the relationships between urban planning and urban metabolism, one of the key issues of environmental policies. On the other hand, urban engineering is mainly dedicated to the management of various flows through the development of utilities such as water and energy supply, sewerage systems, etc. As such, it should be in the best position to assume the task of improving urban metabolism. Despite some improvements during the last thirty to forty years through the reconfiguration of urban infrastructures or the adoption of new principles for urban networking (decentralisation of supply, recovery of secondary resources, etc.), urban metabolism did not significantly change. This is partly due to the definition of urban engineering itself, as it is limited to flow management and does not take into account area as a key variable. However, considering environmental issues, it should become one of the main aspects of urban metabolism improvement, as most of the renewable resources depend on the area which is allocated to them. What precisely lacks to urban engineering is thus what we can find as a major variable in urban planning, and vice versa.

Keywords: urbanism, urban engineering, urban environment, urban metabolism, infrastructure networks, technology.

« Le territoire français est le patrimoine commun de la nation. Chaque collectivité publique en est le gestionnaire et le garant dans le cadre de ses compétences. Afin d’aménager le cadre de vie, d’assurer sans discrimination aux populations résidentes et futures des conditions d’habitat, d’emploi, de services et de transports répondant à la diversité de ses besoins et de ses ressources, de gérer le sol de façon économe, de réduire les émissions de gaz à effet de serre, de réduire les consommations d’énergie, d’économiser les ressources fossiles, d’assurer la protection des milieux naturels et des paysages, la préservation de la biodiversité notamment par la conservation, la restauration et la création de continuités écologiques, ainsi que la sécurité et la salubrité publiques, et de promouvoir l’équilibre entre les populations résidant dans les zones urbaines et rurales et de rationaliser la demande de déplacements, les collectivités publiques harmonisent, dans le respect réciproque de leur autonomie, leurs prévisions et leurs décisions d’utilisation de l’espace. Leur action en matière d’urbanisme contribue à la lutte contre le changement climatique et à l’adaptation à ce changement. » (Art. L110 du code de l’urbanisme suite au vote de la loi n° 2009-967 du 3 août 2009 de programmation relative à la mise en œuvre du Grenelle de l’environnement).

Depuis les années 1970, les questions environnementales se sont imposées aux politiques publiques françaises et questionnent tant l’urbanisme que la fabrique de la ville tout entière. Malgré la mise en place d’outils visant à les intégrer à l’un comme à l’autre – des chartes d’environnement des années 1980 aux Plans climat énergie territoriaux et aux Schémas régionaux de cohérence écologique, en passant par les Agendas 21 lancés dans les années 1990 –, malgré la réécriture de l’article L110 du code de l’urbanisme en faveur d’une prise en compte (presque) exhaustive des enjeux environnementaux (voir le texte mis en exergue), force est de constater que l’urbanisme peine à « s’environnementaliser »((Les termes « environnementaliser » et « environnementalisation » sont assez laids, ils ont le mérite de la concision, c’est pourquoi je me permets de les employer ici.)) et à prendre en compte les enjeux explicitement mentionnés dans l’article L110.
De très nombreuses raisons d’ordre économique, politique, social et d’autres encore expliquent cette difficulté. J’aimerais dans ce texte l’aborder sous l’angle de la technique en faisant l’hypothèse que la façon dont sont conçues et organisées les techniques de la ville – et singulièrement l’urbanisme et le génie urbain – constitue un obstacle à l’ « environnementalisation » de la fabrique (et de la gestion) urbaine, en particulier dans le contexte français dont il sera question ici. Comme le montre (partiellement) l’article précité du code de l’urbanisme, celle-ci comporte trois orientations, intimement liées néanmoins : d’une part, l’économie des ressources (limitées aux ressources fossiles et au sol dans l’article, mais qui concerne dans l’absolu l’ensemble d’entre elles), la limitation des émissions de gaz à effet de serre et de polluants (ces derniers non mentionnés dans l’article), la lutte contre le changement climatique et l’adaptation à celui-ci ; d’autre part, la protection de la biodiversité, des milieux et des paysages ; enfin, l’un des fondements historiques de l’urbanisme : la salubrité. Dans le cadre de cet article, qui se limitera à une approche théorique, je me concentrerai essentiellement sur le premier volet, qui concerne, en définitive, le métabolisme urbain – l’ensemble des flux d’énergie et de matières mis en jeu par le fonctionnement urbain.

Les techniques de la ville : 1. L’urbanisme

Peut-on considérer l’urbanisme comme une technique (ou un ensemble de techniques), et ce quelle que soit l’école ou l’optique à laquelle il renvoie – par exemple culturaliste ou progressiste pour reprendre la distinction classique opérée par Françoise Choay((Choay F. (1965). L’urbanisme, utopies et réalités. Une anthologie, Paris, Seuil.)) ? Répondre à cette question nécessite de préciser la technique dont il est question, tant les acceptions en sont nombreuses. Gabriel Dupuy le remarquait déjà dans son Urbanisme et Technique, chronique d’un mariage de raison((Dupuy G. (1978). Urbanisme et Technique, chronique d’un mariage de raison, Paris, CRU.)), titre qui laisse à penser que l’urbanisme n’est pas né technique, mais l’est devenu, ou plus précisément qu’il s’est imprégné de technique. Ce point de vue tient au fait que Dupuy analyse les rapports de l’urbanisme à ce qu’il qualifie de technique moderne, représentée par la majuscule dont est doté le mot « technique » dans son travail, et définie comme « une méthode liée à la définition et à la résolution de problèmes impliquant la satisfaction d’une ou plusieurs fonctions avec des moyens dont l’usage découle d’un raisonnement, et en vue d’obtenir un résultat spécifié. »((Ibid., p. 40.)) Intimement liée aux révolutions scientifiques et industrielles, la Technique est caractérisée par une forme de standardisation et « est liée indissolublement au développement de la science »((Ibid., p. 41.)) : c’est ce que d’autres qualifient de technologie. Dès lors, il est possible d’affirmer que tout l’urbanisme ne relève pas, en tout temps et en tout lieu et dans son entièreté, de la Technique.
C’est donc à une autre acception de la technique que je me réfère, plus vaste, qui englobe la Technique de Dupuy, et qui contient aussi, dans une certaine mesure, la techné et la technique telle que généralement abordée par l’histoire des techniques((Guillerme A. (1998). L’histoire des techniques, dans Guesnerie R, Hartog F, Des sciences et des techniques :
un débat, Paris, éd. de l’EHESS, p. 249-258.)). Dans ce texte, la technique sera en effet comprise dans son sens anthropologique, tel que proposé par Marcel Mauss, André Leroi-Gourhan, et d’autres dans leur sillage, parmi lesquels François Sigaut((Sigaut F. (2013). Comment Homo devint faber, comment l’outil fit l’homme, Paris, CNRS éditions.)). Le premier « appelle technique un acte traditionnel efficace »((Mauss M. (1936). Les techniques du corps, Journal de Psychologie XXXII, ne, 3-4, 15 mars-15 avr.)) – ici l’adjectif « traditionnel » renvoie, comme le précise Mauss, à la notion de transmission, qui caractérise les techniques humaines((Ibid. )). Sigaut, après avoir rappelé que « l’homme est un animal technique »((Sigaut, op. cit., p. 13.)), insiste, en se fondant notamment sur Leroi-Gourhan, sur la dimension matérielle de l’efficacité, dont la recherche est l’objet de la technique((Sigaut, op. cit., p. 63.)). Il ajoute qu’elle est « définie par l’évidence de ses effets matériels, l’action technique existe alors comme catégorie pertinente dans toutes les sociétés et dans toutes les cultures, que cette catégorie soit explicitée ou non. »((Ibid., p. 64. )) Ainsi, comme le précise Pierre Lemonnier, « une technique est une action socialisée sur la matière, mettant en jeu les lois de la physique »((Lemonnier P. (2004). Art. « Technique », dans Bonte P, Izard M (dir.), Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, 3e éd. [1ère éd. 1991], Paris, PUF, p. 697.)).
En restant dans le champ anthropologique, la technique peut ainsi être définie comme un acte intentionnel, ayant un objectif défini et (au moins) une dimension matérielle ; cet acte met en jeu l’homme (ou des hommes) et son (leur) environnement ; il est par essence socialisé. Si maintenant l’on admet que l’urbanisme est l’acte – en tant que « manifestation concrète des pouvoirs d’agir d’une personne, ce que fait une personne »((Art. « Acte », dans ATILF, Trésor de la langue française informatisé. [En ligne], consulté le 1er avril 2015 :
http://atilf.atilf.fr/tlf.htm.)), qu’il est tentant d’étendre à un ensemble de personnes, à une institution – ou un ensemble d’actes qui visent à « l’organisation spatiale des établissements humains »((Choay F. (2015). Art. « Urbanisme », dans Merlin P, Choay F (dir.), Dictionnaire de l’urbanisme et de
l’aménagement, 7e éd. [1ère éd. 1988], Paris, PUF, p. 792.)), il est possible d’avancer qu’il constitue une technique. Il faudrait bien sûr pour cela discuter de la définition de l’urbanisme, dont Jean-Pierre Frey a notamment rappelé les fluctuations dans « l’espace des positions qu’occupent ceux qui usent de ce vocable pour parler d’un certain nombre d’objets dont personne ne saurait avoir l’exclusive. »((Frey JP. (2010). Généalogie du mot « urbanisme », dans L’abc de l’urbanisme, Créteil, Institut d’Urbanisme
de Paris – UPEC, p. 18.)) Il semble néanmoins que celle qui est proposée ici, empruntée à Choay dans le Dictionnaire de l’urbanisme et de l’aménagement, devrait, par son caractère minimaliste, faire consensus.
Cette définition de l’urbanisme, toute relative qu’elle soit, fait écho à celles qui ont été données de la technique. Il s’agit bien dans les deux cas d’une action volontaire, dont un objectif général est défini, qui l’une et l’autre sont socialement construits (on peut avancer comme argument pour l’une que l’urbanisme ainsi nommé n’a qu’une centaine d’années ou un peu plus, pour l’autre que la déclinaison de l’objectif général varie dans le temps et dans l’espace). Cette action se fait sur l’espace matériel, qu’il soit ou pas déjà urbanisé, qu’elle contribue à transformer. Elle modifie donc l’environnement, que celui-ci soit au centre de cette action, c’est-à-dire lorsque ce sont les objectifs environnementaux de l’urbanisme qui sont visés, ou qu’il soit l’instrument mis au service d’un autre but, lorsque ce sont les objectifs sociaux de l’urbanisme qui justifient l’action. À titre d’exemple, une opération de rénovation urbaine telle que portée par l’agence du même nom en France((L’Agence Nationale de la Rénovation Urbaine (ANRU) est un établissement public qui contribue depuis 2003 au financement de près de quatre cents projets de rénovation (visant  essentiellement des ensembles de logements sociaux) dans des secteurs en difficulté, qualifiés de « zones urbaines sensibles », en France.)) n’a pas à proprement parler d’objectif environnemental (en tout cas, s’il existe, celui-ci n’est pas central), mais se traduit par des actions matérielles de grande importance (démolition, reconstruction, etc.) et modifie radicalement l’environnement par la mise en œuvre d’un projet urbain spécifique. Elle a ainsi un impact considérable sur le métabolisme urbain.
D’une façon plus générale, la production de la ville est de fait associée à des consommations énergétiques et matérielles dont l’urbanisme semble s’être peu préoccupé, à de rares exceptions près((Patrick Geddes en particulier. Voir, par exemple : Emelianoff C. (2000-2001). L’écologie urbaine entre science et urbanisme, Quaderni, n° 43, hiver, p. 85-99.)) : le plan étant dépourvu de masse puisqu’il n’a ni épaisseur ni volume, cette grandeur physique échappe à l’urbaniste qui en délègue la maîtrise à l’architecte et à l’ingénieur qui dimensionneront les ouvrages. Pourtant, les choix effectués en plan ont bien des conséquences en masse((Des travaux exploratoires montrent une forte disparité dans la consommation des matériaux de construction,
qui tient autant au dynamisme du secteur du bâtiment et des travaux publics dans un territoire donné qu’aux formes d’urbanisation – pour faire simple, la faible densité s’accompagne de linéaires d’infrastructures importants, donc augmente la consommation matérielle indirecte du mètre carré de plancher. Barles S. (2014). L’écologie territoriale et les enjeux de la dématérialisation des sociétés : l’apport de l’analyse des flux de matières, Développement durable des territoires, n° 5(1). [En ligne], consulté le 22 févr. 2014 : http://developpementdurable.revues.org/10090.)) qu’il conviendrait de mieux évaluer et dont les urbanistes pourraient se saisir, en particulier à travers la question des matériaux de construction qui ne semblent faire partie de l’équation aménagiste qu’à travers les règlements encadrant la distribution et l’exploitation des carrières sur le territoire((En France, à travers en particulier le schéma départemental de carrières introduit par la loi n° 93-3 du 4 janvier 1993 relative aux carrières, transformé en schémas régionaux par la loi n° 2014-366 du 24 mars 2014 pour l’accès au logement et un urbanisme rénové.)).

Les techniques de la ville : 2. Le génie urbain

Si l’urbanisme est une technique urbaine qui vise avant tout à organiser l’espace, par l’intermédiaire du plan (en tant que mode d’expression et de représentation, qui n’est pas forcément lié à la planification entendue comme façon d’envisager, de se projeter et d’organiser l’avenir), le génie urbain, lui, peut être considéré comme la technique (ou l’ensemble des techniques) mise au service de la gestion des flux. Bien que la notion de génie urbain soit séculaire comme l’est l’urbanisme, son succès est beaucoup plus mitigé, et son usage plus rare. Comme le note Serge Thibault, « le génie urbain existe et n’existe pas »((Thibault S. (2000). Le génie urbain, dans Paquot T, Lussault M, Body-Gendrot S (dir.), La ville et l’urbain,
l’état des savoirs, éd. La Découverte, p. 244.)). Il ne bénéficie pas d’une reconnaissance institutionnelle ou professionnelle significative, n’apparaît explicitement que dans un petit nombre de formations – le département de génie urbain de l’université Paris-Est Marne-la-Vallée et l’École des Ingénieurs de la Ville de Paris, qui indique former spécifiquement des « ingénieurs en génie urbain »((EIVP, Ingénieur en génie urbain, plaquette de présentation. [En ligne], consulté le 2 avril 2015 : http://ifsa.upem.
fr/genie-urbain/)). Il n’en demeure pas moins que, si l’on considère avec Thibault qu’ « il correspond en très grande partie à la création, la réalisation et la gestion d’un ensemble de réseaux techniques »((Ibid.)), on peut considérer que le génie urbain existe, dans la mesure où il est présent au sein des collectivités territoriales et de leurs services techniques (de l’eau, de l’assainissement, des déchets, etc.), où il constitue l’activité principale d’un grand nombre d’entreprises publiques et privées, où il est enseigné – sous diverses appellations – dans de nombreuses écoles et universités. Sa définition est relativement consensuelle, et généralement inspirée de celle donnée par Claude Martinand dans le rapport qu’il lui a consacré en 1986 : « L’art de concevoir, réaliser et gérer les réseaux techniques urbains »((Martinand C. (1986). Le génie urbain, Paris, La Documentation française (coll. Rapports officiels), p. 46.)). On voit la proximité avec la citation précédente de Thibault, et on retrouve quelque chose de similaire à l’université Paris-Est, où est introduite la notion de service souvent associée à celle de réseau (le mariage peut être effectué à travers l’expression « services urbains en réseaux ») : « Qu’appelle-t-on génie urbain ? C’est une discipline entre le génie civil et l’urbanisme. Il s’agit de travailler sur un objet – la ville –, décliné à toutes les échelles. […] « L’approche est plurielle. Et sa finalité vise à développer des services (eau, assainissement, chauf­fage, commerces, etc.), en se posant les questions de l’usage »((Filière Génie urbain Paris-Est Marne-la-Vallée, plaquette de présentation. [En ligne], consulté le 2 avril 2015 : http://www.eivp-paris.fr/index.php//Publications%20EIVP?idpage=78&idmetacontenu=2)).
Définir l’urbanisme comme une technique demande quelques explications, nous l’avons vu. En ce qui concerne le génie urbain, la dimension technique semble aller de soi, à tel point que l’on parle alternativement de génie urbain et de techniques urbaines (je le fais moi-même souvent)((À ne pas confondre avec les techniques de l’urbanisme ou les techniques de l’aménagement qui réunissent
l’ensemble des outils permettant la pratique de l’urbanisme et de l’aménagement. Voir, par exemple : Merlin P. (1995). Les techniques de l’urbanisme, Paris, PUF ; ou encore le site du CEREMA (Centre d’Études et d’expertise sur les Risques, l’Environnement, la Mobilité et l’Aménagement) : « Les outils de l’aménagement », [En ligne], consulté le 1er avril 2015 :  http://www.outil2amenagement.certu.developpement-durable.gouv.fr/)). De plus, l’adjectif « technique » souvent accolé au terme « réseau » semble lever toute ambiguïté, ce qui est encore confirmé par l’ancrage du génie urbain dans l’ingénierie, si bien qu’il peut alternativement être désigné par l’expression « ingénierie urbaine », champ d’expression par excellence de la Technique avec un grand T, analysée par Dupuy.
Le génie urbain peut être mis à l’épreuve de la définition anthropologique précédemment énoncée de la technique (un acte intentionnel, ayant un objectif défini et (au moins) une dimension matérielle ; cet acte met en jeu l’homme (ou des hommes) et son (leur) environnement ; il est par essence socialisé). Le génie urbain représente bien un ensemble d’actes volontaires, associé à des objectifs généraux (la mise en œuvre des réseaux, la gestion des flux), dont la déclinaison a profondément changé dans le temps – de la quête de la salubrité à l’économie des ressources en passant par la fluidification des trafics. Ces actes sont par essence matériels et ce à plusieurs titres. Ils visent en effet à prélever des ressources matérielles, à en assurer la circulation et la fourniture, puis l’évacuation une fois qu’elles ont été transformées, consommées, usées. À cette fin, ils utilisent un dispositif privilégié lui-même doté d’un fort contenu matériel : l’infrastructure (réticulaire). Enfin, le résultat de ces opérations a un impact important sur les milieux matériels dans lesquels sont prélevées les ressources et rejetées les émissions, comme sur les milieux matériels que ces infrastructures traversent et qu’elles desservent dont elles transforment le milieu et le paysage((Voir à ce sujet : Bélanger P. (2013). Landscape Infrastructure: Urbanism beyond Engineering, thèse, paysage, dir. Jusuck Koh, Wageningen University, Pays-Bas.)) ; il a un fort impact sur la vie matérielle des citadins aussi. Compte tenu de son objet même, le génie urbain (ou quel que soit le nom qu’on lui donne) a longtemps été (et est dans la plupart des cas toujours) considéré comme le moyen privilégié d’ « environnementalisation » de la fabrique et de la gestion urbaine, en particulier en ce qui concerne sa première et sa troisième orientation : la transformation du métabolisme urbain et la salubrité urbaine. Si l’on considère que le génie urbain repose sur le couple flux/infrastructure, on peut aussi l’associer à la deuxième orientation de l’ « environnementalisation », notamment en ce qui concerne la biodiversité, puisque celle-ci passe essentiellement d’un point de vue urbain par la réalisation de trames vertes et bleues, considérées comme des infrastructures dédiées à la circulation des espèces végétales et animales – à la gestion de flux, donc. Comme je l’ai indiqué, je m’en tiendrai néanmoins à la première orientation.
En effet, si les réseaux ont d’abord été développés dans un souci de salubrité et de confort, et dans une perspective d’homogénéisation d’un ensemble de services universels soutenue par leur propre croissance et la croissance de l’économie tout entière((Coutard O. (2010). Services urbains : la fin des grands réseaux ?, dans Coutard O, Lévy JP (dir.), Écologies urbaines, Paris, Economica Anthropos, p. 102-129.)), leur reconfiguration – ou leur autre configuration – est apparue, à partir des années 1970, comme un moyen de réduire les impacts environnementaux associés aux espaces urbains, que l’on supprime une file de circulation automobile au profit du transport en commun en site propre ou que l’on stocke les eaux pluviales au lieu de les évacuer rapidement et souterrainement dans de vastes émissaires, pour ne citer que ces deux exemples. L’émergence des problématiques de dématérialisation (au sens d’une moindre consommation matérielle) dans les années 1990((Weizsäcker EU, Lovins AB, Lovins LH. (1997). Facteur 4. Deux fois plus de bien-être en consommant deux fois moins de ressources. Un rapport au Club de Rome, trad. de l’anglais [éd. or. 1995], Mens : Terre vivante.)) a contribué à renforcer l’idée selon laquelle la transformation des infrastructures constitue un levier majeur de maîtrise du métabolisme urbain, comme en témoignent les travaux du groupe « Villes » de l’International Resource Panel((Swilling M, Robinson B, Marvin S, Hodson M (dir.). (2013). City-Level Decoupling: Urban resource flows
and the governance of infrastructure transitions. A Report of the Working Group on Cities of the International Resource Panel, Nairobi, UNEP. Voir aussi : Coutard, op. cit. ; Hodson M, Marvin S, Robinson B, Swilling M. (2012). Reshaping urban infrastructure: material flow analysis and transitions analysis in an urban context, Journal of industrial ecology, n° 16(6), p. 789-800.)). Sur le terrain, et aux échelles nationale comme, plus encore, internationale, c’est néanmoins bien la conception classique des réseaux qui prévaut.
Schématiquement, la reconfiguration des réseaux – physique lorsqu’ils existent, dans leurs principes lorsqu’ils sont à créer – se décline selon trois approches qui peuvent ou pas être associées. Elle peut porter sur la réduction de la taille des infrastructures en coupe – du diamètre, du nombre de files de circulation, etc. – qui se traduit par une réduction de l’offre (la capacité des infrastructures) visant à une diminution de la demande. Elle peut aussi viser la diminution de leur longueur et de leur portée – traitement des eaux usées à l’îlot, des eaux pluviales à la parcelle – qui vise à rapprocher l’origine des flux de leur destination. Enfin, elle peut cibler la recherche de ressources alternatives (renouvelables en particulier) aux ressources conventionnelles, qu’il s’agisse de l’eau, des aliments, de l’énergie, ou d’autres matières premières dont le gisement pourra être fourni par les réseaux eux-mêmes (la chaleur des eaux d’égout pour le chauffage urbain, par exemple) : il en résulte des interactions accrues entre réseaux et la mise en œuvre de dispositifs infrastructurels spécifiques. La figure du réseau en sort relativement transformée, si bien que des auteurs tels que Olivier Coutard et Jonathan Rutherford proposent de qualifier de post-réseau((Coutard O, Rutherford J. (2015). Vers l’essor de villes « post-réseau » : infrastructures, changement
sociotechnique et transition urbaine en Europe, dans Forest J, Hamdouch A (dir.), Quand l’innovation fait la ville durable, Lausanne, Presses Polytechniques et Universitaires Romandes.)) cette ville dotée de grandes infrastructures classiques, sur lesquelles se greffent des boucles plus courtes à l’échelle de certains quartiers voire d’immeubles, et qui voisinent (plus rarement) avec des dispositifs non réticulaires, l’ensemble formant ce que Sylvy Jaglin qualifie de réseaux composites((Jaglin S. (2010). Accès à l’eau, accès à la ville, dans Jacquet P, Pachauri R, Tubiana L (dir.), Villes : changer de trajectoires, Paris, Presses de Sciences Po, p. 183-191.)).
Il est bien sûr difficile de faire un bilan de l’effet de ces nouveaux dispositifs techniques sur le métabolisme urbain. Force est néanmoins de constater que, malgré la baisse de certains flux – eau potable, déchets ménagers et assimilés –, celui-ci ne change guère : la consommation énergétique urbaine ne diminue pas, l’augmentation de la consommation d’électricité spécifique((À laquelle ne peut pas être substituée une autre source énergétique, ce qui est en particulier le cas du matériel
électronique.)) est préoccupante, la consommation matérielle varie peu – malgré l’impact significatif de la crise de 2008((CGDD-SOES. (2013). Le cycle des matières dans l’économie française, La Défense, MEDDE (coll. Repères), sept., p. 13. [En ligne], consulté le 5 oct. 2013 : http://www.statistiques.developpementdurable. gouv.fr/publications/115.html. Les travaux en cours de Laurent  Georgeault dans le cadre de son doctorat confirment l’impact de la crise sur le bilan de matière à l’échelle de la région Ile-de-France.)).

Les techniques de la ville : 3. L’urbanisation du génie urbain

Nous observons finalement deux registres techniques urbains. D’un côté, l’urbanisme dont l’objet principal demeure l’affectation des sols et qui porte un regard surfacique sur la ville. Il ne se revendique pas comme technique alors qu’il peut être considéré comme tel au sens anthropologique du terme ; il renvoie par conséquent les questions dites techniques au génie urbain. Il ne se soucie guère de ses conséquences environnementales, et en particulier métaboliques, dont il délègue logiquement la prise en compte à ce même génie urbain. De l’autre, le génie urbain donc, dont l’objet principal est constitué par la gestion des flux, et qui porte un regard hydraulique sur la ville. Il se présente comme étant à même de rendre le métabolisme des villes plus compatible avec le fonctionnement de la biosphère, mais atteint difficilement cet objectif.
Le constat de la dissociation de ces deux registres n’est pas nouveau et a déjà été formulé par Dupuy dans son Urbanisme des réseaux((Dupuy G. (1991). L’urbanisme des réseaux. Théories et méthodes, Paris, Armand Colin, 1991.)). Il y regrettait l’oubli par l’urbanisme de ses origines réticulaires – que l’on trouve notamment chez Idelfonso Cerdà – et défendait cet urbanisme des réseaux qui donnait son titre à l’ouvrage. Face à un urbanisme surfacique et aréolaire, il proposait, en se fondant sur les travaux de Claude Raffestin((Et en particulier : Raffestin C. (1980). Pour une géographie du pouvoir, Paris, Librairies techniques.)), une vision pointilliste de l’espace. Dans cette perspective, les points représentent des lieux de pouvoirs qu’il est possible de singulariser ; ils sont reliés par des projets transactionnels qui expriment une volonté de relation (à tous les sens du terme) de certains de ces points entre eux. Ces projets forment un réseau transactionnel, virtuel, qui, projeté dans la réalité, façonné par de multiples contraintes comme par les points mis en jeu et leurs poids respectifs (qui n’a bien sûr rien à voir avec la grandeur physique masse), se traduit par un réseau physique((Dupuy G, L’urbanisme des réseaux (…), op. cit., p. 108 sq.)). Le réseau réel s’écarte plus ou moins du réseau virtuel et connaît des transformations permanentes, notamment à cause de cet écart. Un urbanisme des réseaux passe alors par l’analyse et la compréhension de ces réseaux virtuels et de leur traduction sous forme de réseaux réels dont l’ultime dimensionnement ressortit aux sciences de/pour l’ingénieur et ne saurait suffire à « faire » les réseaux – quand bien même les ingénieurs sont à l’origine du concept de réseau((Guillerme A. (1991). Genèse d’une catégorie dans la pensée de l’ingénieur sous la Restauration, Flux n° 6, oct.-déc., p. 5-17.)). Finalement, pour comprendre (mais aussi concevoir, réaliser et gérer) les réseaux matériels, il faut comprendre les réseaux immatériels qui les sous-tendent. Si l’urbanisme doit par ailleurs s’emparer de ces thématiques, c’est parce que les réseaux organisent le(s) territoire(s) : ils devraient ainsi devenir l’objet premier d’un champ qui s’est précisément donné pour objet l’organisation de l’espace.
Il est difficile de ne pas suivre Dupuy. La critique qu’il émet à l’égard de l’urbanisme rencontre celle qui est faite à l’écologie industrielle depuis plusieurs années : celle-ci a tout misé sur la description physique du métabolisme industriel et, ce faisant, a oublié les origines immatérielles des flux qu’elle décrit et tente de gérer dans la perspective d’une dématérialisation (d’ailleurs plus souvent relative qu’absolue). L’échec relatif de nombreux projets de symbioses industrielles, qui constituent en quelque sorte le pendant, dans le secteur de la production, d’un génie urbain matériellement et énergétiquement vertueux, est largement imputable à cet oubli((Voir à ce sujet : Buclet N. (2011). Écologie industrielle et territoriale. Stratégies locales pour un développement durable, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, chap. III, p. 159 sq.)).

Il faudrait néanmoins introduire une autre dimension dans le débat, dès lors qu’il s’agit d’ « environnementaliser » l’urbanisme : c’est précisément la dimension matérielle et concrète qui n’est pas du seul ressort de l’ingénierie, ne serait-ce que parce que, in fine, la traduction des projets transactionnels est, elle aussi, matérielle et concrète. C’est ce que rend possible, je crois, la lecture technique proposée ici. D’une part, il faudrait admettre que le volume, la masse et l’énergie sont des grandeurs physiques qui font partie des variables de l’urbanisme, au même titre que la surface ; en d’autres termes, qu’un plan ou un projet d’urbanisme a aussi un volume (cela est assez facilement admis), une masse et un contenu énergétique. D’autre part, il faudrait introduire, dans les variables du génie urbain, la surface et le temps : il n’y pas qu’à l’urbanisme qu’il manque quelque chose.
Il est possible d’affirmer que les révolutions industrielles ont libéré les sociétés humaines de (au moins) trois contraintes : celle de la surface, celle de la distance, et celle du temps. Jusqu’à la transition énergétique bois-charbon, produire de l’énergie signifiait exploiter au mieux des surfaces boisées ; jusqu’à la révolution des engrais et la mise au point du procédé Haber-Bosch((Procédé très énergivore breveté en 1909 qui utilise l’azote de l’air pour la fabrication d’engrais minéraux azotés (et d’explosifs). Il a permis une croissance sans précédent des rendements agricoles, libéré l’agriculture de l’élevage qui lui fournissait l’essentiel de ses fertilisants et donc conduit, sous les auspices de la politique agricole commune, à la spécialisation des territoires productifs.)), produire des aliments nécessitait la mobilisation de surfaces importantes, ce qui entrait en concurrence avec l’exigence de production énergétique((Et de production d’avoine pour l’alimentation des chevaux et donc le transport, aux environs des grandes villes.)) ; jusqu’à la mécanisation et la motorisation des transports, l’extension urbaine était contrainte par la capacité des humains à se déplacer sur leurs deux jambes, comme l’approvisionnement des villes l’était par la performance du réseau routier et navigable et de la traction animale. Production énergétique, alimentaire, transports devaient faire avec le temps qui passe et le temps qu’il fait : celui du renouvellement des forêts et des récoltes, celui du chômage des voies navigables, celui de la marche pédestre ou animale, celui des événements climatiques extrêmes – gel, sécheresse, inondation. Toutes ces contraintes ont progressivement été levées et ont d’ailleurs contribué à l’émergence d’une pensée réticulaire.
Si nous considérons maintenant l’enjeu de la renouvelabilité des ressources, force est de constater que c’est bien de la réintroduction d’au moins une partie de ces contraintes qu’il est question. Favoriser les ressources renouvelables signifie réinscrire autant que faire se peut les sociétés humaines dans les grands cycles biogéochimiques (en particulier du carbone et de l’azote) et dans les processus qui les sous-tendent, donc de (re)faire de l’énergie solaire la base de la production des ressources. Celles-ci devraient donc (re)devenir surfaciques en ce sens que leur gisement dépendra de la surface qui leur sera allouée. Cette surface a vocation à augmenter et place sur le devant de la scène l’enjeu de l’affectation des sols, non plus dans la perspective du zonage fonctionnel et abiotique tel qu’il a prévalu au XXe siècle, mais dans celle du fonctionnement écologique (au sens scientifique du terme) des territoires. De plus, rien ne s’oppose à ce que ces surfaces soient multifonctionnelles et soient aussi bien des lieux de production que des lieux de consommation (c’est ce que l’on observe déjà, mais de façon anecdotique, lorsque l’on dispose des panneaux solaires sur un bâtiment). En d’autres termes, les flux, apanage du génie urbain, deviennent consubstantiels aux surfaces, apanage de l’urbanisme.

Conclusion : des techniques à l’interface technique

La discussion des enjeux environnementaux de l’urbanisme et du génie urbain traduit l’importance d’une lecture technique de ces champs. On conçoit néanmoins la difficulté qu’il y a à aller plus loin. Dans les techniques du corps de Mauss ou les analyses des couteaux à moissonner de Sigaut, l’homme et l’environnement qu’il transforme sont proches voire confondus : il y a au plus un outil entre la main et la plante. Dès lors qu’il s’agit d’urbanisme et de génie urbain, la distance entre les citadins, les ressources et les excreta devient de plus en plus importante, ce à quoi conduit précisément la division du travail que représente l’essor des services urbains en réseau. Les gestes techniques que doivent opérer les citadins pour accéder aux ressources – ouvrir un robinet, appuyer sur un bouton, tirer une chasse – représentent bien peu de chose vis-à-vis de l’ensemble des gestes et dispositifs techniques qui ont conduit l’eau et l’énergie jusqu’à eux et qui évacueront les eaux usées vers une éventuelle station d’épuration. Comment alors conserver une lecture technique de ces dispositifs multiples et complexes, dans lesquels les gestes sont partagés entre de multiples opérateurs, qui mettent en œuvre des dispositifs aussi variés que nombreux, eux-mêmes pilotés par des acteurs très divers ?
Une solution peut être trouvée dans la notion d’interface technique développée par Gérard Chazal, cet « ensemble de liens qui réagissent entre eux et sur ce qu’ils relient »((Chazal G. (2002) Interfaces. Enquêtes sur les mondes intermédiaires, Seyssel, Champ Vallon, p. 268-269.)) dont le nom est volontairement emprunté à l’informatique. Cette notion, qui enrichit celle de technique, permet de rendre compte de l’épaisseur de plus en plus grande du monde intermédiaire (pour reprendre le sous-titre de l’ouvrage de Chazal) qui existe entre le citadin et son environnement. L’interface technique « peut être active et intervenir aussi bien sur ce dont elle assure la transmission que sur les termes qu’elle relie »((Chazal G. (2012). L’automobile comme interface technique, dans Parocchia D, Tirloni V (dir.), Formes, systèmes et milieux techniques après Simondon, Lyon, J. André, p. 56.)) et se caractérise historiquement par « un détachement progressif et accéléré »((Ibid., p. 57.)) du corps. Prenant l’exemple de l’automobile, Chazal note que c’est finalement « tout un système complexe de dispositifs techniques qui s’interpose entre nous et le chemin »((Ibid., p. 64.)). Celui-ci ne se résume pas au véhicule, mais incorpore l’industrie automobile qui en est à l’origine, les techniques routières qui l’accompagnent, les raffineries de pétrole qui lui permettent de se mouvoir et lui fournissent une partie de ses matières premières, etc. Dans le cas des réseaux, l’interface commence, par exemple, à la prise d’eau dans la rivière et finit par le geste d’ouvrir le robinet ; elle inclut la construction des infrastructures qui permettent le transport de l’eau, des usines qui la traitent, des éviers qui la reçoivent, et probablement plus encore. On sent bien qu’il y a un rapprochement possible avec les travaux conduits dans le cadre des science and technology studies, lorsqu’ils mettent l’accent sur les régimes sociotechniques.
L’intérêt de l’approche par l’interface technique demeure néanmoins, à mes yeux, l’accent mis sur la dimension matérielle des mondes intermédiaires, quand bien même ils ne se réduisent pas à elle : elle permet ainsi d’interroger la matérialité de la ville. Elle permet aussi de penser la place du citadin et son rôle dans l’activation physique et le gouvernement de l’interface, enjeu d’importance aujourd’hui où la notion d’usager des services est bousculée par les nouvelles formes prises par les réseaux((Voir la thèse en cours d’Élisabeth Lehec sur le compostage des ordures ménagères.)). Dès lors, il serait possible d’affirmer qu’urbanisme et génie urbain font – ou pourraient faire – partie d’une même interface technique en ce qu’ils organisent nos relations à l’espace et à l’environnement. C’est peut-être par ce biais qu’il sera possible d’aller plus loin et de proposer des éléments de réponses à la question posée par le comité de rédaction de la Revue internationale d’urbanisme : « Qu’est-ce que l’urbanisme ? »

Sabine Barles est professeure d’urbanisme à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne et chercheur à l’UMU Géographie-Cités (équipe CRIA). Ses travaux portent sur les techniques et l’environnement urbains, qu’elle aborde d’un point de vue historique (XVIIIe-XXIe siècles) ou contemporain. Ces dernières années, elle s’est particulièrement intéressée à l’histoire de l’approvisionnement alimentaire et énergétique et des déchets urbains, au métabolisme urbain et à l’écologie territoriale. Elle a notamment publié : L’écologie territoriale et les enjeux de la dématérialisation des sociétés : l’apport de l’analyse des flux de matières, Développement durable des territoires, n° 5(1), 2014 ; avec Gilles Billen et Josette Garnier, le numéro spécial » History of the urban environmental imprint », Regional Environmental Change n° 12(2), 2012 ; L’invention des déchets urbains, France, 1790-1970, Seyssel, Champ Vallon, 2005.