L’enjeu de la théorie

Pour citer cet article : Alain Bourdin - Université de Paris-Est - Lab’Urba "L’enjeu de la théorie" Riurba 2015/Numéro 1 URL : http://riurba.net/Revue/lenjeu-de-la-theorie/ DOI : Date d'impression : 22 septembre 2015
Mots clés :

The role of theory in urbanism

Alain BOURDIN

(Université de Paris-Est, Lab’urba)

Résumé

 L’urbanisme est d’abord un domaine de l’action gouvernementale, à l’échelle des villes ou des États. Il ne s’est constitué que récemment comme un champ de connaissances et de pratiques relativement autonome. Il associe des savoirs hétérogènes : outils de la pratique, apports de disciplines techniques ou scientifiques spécialisées, doctrines, éléments d’une éventuelle discipline – technique et académique – spécifique.
Un enjeu essentiel est d’assurer la coordination de ces savoirs. Cela exige un travail de traduction complexe entre les disciplines mobilisées, ainsi qu’entre savoirs scientifiques et savoirs de l’action. Ce travail de traduction pose une série de problèmes détaillés dans l’article. Mais il ne suffit pas à créer une dynamique et risque de ne produire qu’un savoir « inerte ».
Or les objets de la production urbaine et les conditions de cette production connaissent des changements importants et rapides qui exigent un mouvement permanent de la connaissance. Celui-ci ne peut venir que des théories et des débats qu’elles entraînent. Encore faut-il que toutes les théories entrent dans le débat, qu’elles soient l’œuvre de praticiens ou qu’elles viennent du monde académique.


Mots-clés : urbanisme, épistémologie, production urbaine, traduction, changement urbain.

Abstract

Urbanism is primarily a domain of government action at the scale of cities or states. It was recently formed into a relatively autonomous field of knowledge and practices. It combines heterogeneous knowledge: tools of practice, contributions of specialized scientific or technical disciplines, doctrines, elements of a possible specific discipline – technical and scientific.
A key challenge is to ensure the coordination of this different knowledge. This requires a complex translation work between the disciplines involved and between scientific knowledge and knowledge of the action. This translation work causes different problems detailed in the article. And it is not enough to create a dynamic and may produce only « inert » knowledge.
However the issues and conditions of urban production are experiencing significant and rapid changes that require constant movement of knowledge. It can only come from the theories and discussions they entail. All theories must also be involved within the debate, whether they are designed by practitioners or by the academic world.

Keywords: urbanism, epistemology, urban production, translation, urban change.

Lorsqu’on visite Shanghai, les villes nouvelles coréennes ou Panama, on se demande vite si l’urbanisme ne consiste pas à articuler une diversité d’ingénieries parfaitement autonomes les unes des autres : financière, environnementale, des transports, de la construction, du développement économique, du marketing urbain. Du moins s’agit-il là des plus importantes dans une longue liste. Faire la ville consisterait alors à obtenir les meilleures performances dans ces différents domaines et à créer des synergies entre eux. Dans ce système, les indices et labels divers donnent les instruments de mesure, le « méga-événement » mobilise les acteurs pour gagner des points supplémentaires, la concurrence et l’attractivité sont les grands aiguillons, les communicants, les financiers et les technocrates conduisent le jeu. On est bien loin de l’idée de la « bonne ville » telle qu’elle a alimenté les débats de l’urbanisme naissant ou constitué, d’Aristote à Claude-Nicolas Ledoux et de ce dernier à Ildefons Cerdà puis Jane Jacobs.

Faut-il en déduire que l’urbanisme ne serait plus qu’une pratique de coordination des ingénieries ? Ou qu’une science de la ville s’est constituée en articulant ces différentes dimensions, et qu’elle encadre la seule pratique qui marque la spécificité de l’urbanisme : la « proposition », qu’elle s’appelle plan ou projet, autrement dit la définition d’objets urbains possibles, conformes aux savoirs élaborés par cette science ? À moins que l’on affirme la dimension critique de l’urbanisme comme capacité de remettre en cause la logique des ingénieries, au nom des citoyens et usagers, de modèles de société alternatifs ou d’une méta-science plus puissante qu’elles mais qui reste à définir((Un fantasme classique en urbanisme orienterait vers la « science du bonheur » !)).

Bref, l’incertitude règne sur les limites et le statut des savoirs de l’urbanisme. Sans doute constitue-t-elle un stimulant pour la pensée, et faut-il la préférer aux certitudes longuement répétées de la Charte d’Athènes, du fonctionnalisme des ingénieurs et de la planification autosatisfaite qui ont marqué une partie du XXe siècle. Aussi ne chercherons-nous pas à construire une définition des savoirs de l’urbanisme, mais un « point de vue » à partir duquel on peut s’interroger sur ces savoirs et la manière dont nous les pratiquons.

L’urbanisme entre instrument de gouvernement et domaine d’activité spécifique

La ville n’est pas le village bororo cher à Lévi-Strauss, autrement dit l’expression « naturelle » d’un ordre social et écologique stable qui sature l’expérience des individus. Elle recèle toujours une dimension d’altérité face à l’identité, de risque et de désordre. C’est ce qu’implique son dynamisme, qu’il soit question de commerce, de lutte pour le pouvoir, d’innovation, de croissance économique ou démographique. Seules les villes mortes ou fantômes y échappent((Un fantasme classique en urbanisme orienterait vers la « science du bonheur » !
On en trouve une très belle illustration avec l’exemple de Comachio, dans Cernuschi-Salkoff S. (1988). La ville du silence ; étude socio-anthropologique de la commune de Comachio en Italie. Paris, éditions MSH.)).

Très loin dans l’histoire, les pouvoirs se préoccupent d’établir un ordre social et économique dans la ville bouillonnante, mais aussi de mettre en ordre son fonctionnement au quotidien et d’édicter des règles et des principes – souvent rassemblés dans des modèles – de production de la ville elle-même. On invente le plan, la police de construction et l’on attribue un sens à la ville – par la mobilisation de savoirs tels que la géomancie chinoise, par des démarches purement religieuses (bénédiction, choix d’un saint patron) ou par la construction d’un récit mythique (les origines de Rome). Ainsi naît l’urbanisme.

À ce stade, il ne se dissocie pas du pouvoir politique et suit alors deux voies qui correspondent assez bien à deux modes d’existence du pouvoir, tels que les définit Michel Foucault((Foucault M. (1994). « La gouvernementalité », cours du Collège de France, année 1977-1978 : « Sécurité, territoire et population », 4e leçon, 1er février 1978, Dits et Écrits, Tome III, texte n° 239, Paris, Gallimard.)). D’un côté, la raison d’État, lorsque le souverain organise la ville à des fins militaires, qu’il veut reproduire un modèle (dans le cas des colonies grecques antiques) et plus encore lorsqu’il manifeste sa grandeur dans la construction des villes : la création de plusieurs capitales (Washington, Brasilia…) à diverses époques en témoigne, comme une partie de l’urbanisme parisien des XVIIe et XVIIIe siècles. D’un autre côté, le gouvernement des hommes (la gouvernementalité foucaldienne), quand il cherche, à travers l’urbanisme, à organiser le fonctionnement urbain, la vie sociale, l’économie. L’histoire (par exemple celle de la ville de Rome) montre que cette préoccupation est ancienne, qu’elle a très tôt donné lieu à la constitution d’appareils administratifs et techniques, mais aussi qu’elle reste dominée par la précédente. L’évergétisme((
Cf. Veyne P. (2005). L’empire gréco-romain, Paris, Seuil.)) combine habilement tout cela : le donateur qui, par exemple, offre un établissement de bains manifeste sa valeur et sa munificence personnelle, il exprime la grandeur de l’entité politique donataire et il rend (plus ou moins) service à la communauté – sur laquelle il exerce ce faisant une contrainte vertueuse.

L’urbanisme entre dans la modernité quand la production de la ville devient un domaine d’activité suffisamment « autonome » pour que l’on ne puisse pas le réduire à un corps de techniques parmi d’autres au sein du gouvernement des hommes, autrement dit un registre spécifique de gouvernementalité. Cela peut s’analyser en s’inspirant de la théorie du champ chez Bourdieu, du moins dans ses premières formulations((Bourdieu, P. (1971). Genèse et Structure du champ religieux, Revue Française de Sociologie, n° XII, p. 295-334 ; (1966). Champ intellectuel et projet créateur, Les Temps Modernes, n° 246, nov., p. 865-906 ; (1971), Disposition esthétique et compétence artistique, dans Les Temps Modernes, n° 295, p. 1345-1378.)).

Quatre processus caractérisent alors cette autonomisation :
Un enjeu relativement indépendant de l’exercice du pouvoir se constitue : celui de la définition de la « bonne ville », qui fait l’objet d’un débat public. Une autre face de ce débat étant l’apparition d’une critique de la manière dont la ville est faite.
Cela entraîne que l’on ne se contente pas de reproduire des modèles qui viennent de la tradition ou qui sont considérés comme consubstantiels à l’ordre social. La proposition sous forme d’élaboration de modèles((Le cas de Tony Garnier et de son travail sur la cité industrielle est, pour le XXe siècle, particulièrement significatif. Voir Garnier T. (1988 [1917]). Une cité industrielle. Étude pour la construction des villes, (avec une introduction par Henri Poupée), Paris, Philippe Sers.)) ou sous forme de projets précis apparaît comme indissociable du débat sur la « bonne ville ».
Des acteurs spécialisés émergent, en particulier des professions – dont, dans la période récente, celle d’urbaniste –, qui forment système : à l’intérieur de ce système, des rapports de force se jouent, des carrières peuvent se réaliser qui aboutissent à des « consécrations » (la responsabilité d’un projet majeur ou l’attribution d’un prix).
Un savoir unificateur apparaît, qui rassemble, intègre et domine une diversité de techniques. Comme le rappelle Françoise Choay, dans le monde de la fin du XIXe siècle, le modèle ne pouvait être que scientifique, et Cerda, l’inventeur du néologisme espagnol urbanización qui donne urbanisme, « entendait [pour la première fois dans l’histoire] donner un statut scientifique à la création et à l’aménagement des villes, conçus comme ressortissant à une discipline autonome à part entière »((Choay F., dans Merlin P, Choay F. (1996[1988]). Dictionnaire de l’urbanisme et de l’aménagement, Paris, PUF, 2e édition, p. 816.)).
L’urbanisme : quatre types de savoirs épistémologiquement hétérogènes

Dans ce domaine d’activité partiellement autonome, la réussite, qu’elle se traduise par un grand nombre de réalisations (plans ou projets) ou par une forte influence, se développe dans deux dimensions, qui peuvent ou non s’associer. La première, plus directement opérationnelle, est de savoir planifier ou construire la « bonne ville ». Elle se traduit en réalisations qui deviennent des références((Ce terme joue un rôle majeur dans la pratique des urbanistes et de ceux qui leur passent commande, notamment dans les concours – où que ce soit dans le monde. Le terme de modèle (pour les reproduire ou les contester) tient également une place centrale.)) pour leurs auteurs et font souvent l’objet de publications (plus quand il s’agit de projets que de plans). La seconde est performative : savoir « faire » la « bonne ville » par l’énoncé de ce qu’elle peut ou doit être. Ou encore savoir dénoncer la ville que nous ne voulons pas faire ou, comme Koolhaas lorsqu’il théorise la « ville générique », se situer entre la description, la dénonciation et la proposition pour formuler une « doctrine ». Cela forme deux « marchés » qui se recoupent partiellement : les publics diffèrent, les instances de légitimation également, tout comme la nature des productions et leur impact social, mais la véritable influence se gagne sur les deux fronts à la fois ; Le Corbusier en fut l’exemple, même si l’on ne prend pas en compte son œuvre de pur architecte.

Cette double dimension entraîne une série de conséquences pour la structuration des savoirs de l’urbanisme. Pour en rendre compte, faisons l’hypothèse qu’ils se caractérisent par un dialogue et une tension entre quatre types de savoirs, épistémologiquement hétérogènes((Le terme précis serait « hétéronomes », c’est-à-dire régis par des principes épistémologiques différents.)).

Du côté opérationnel, on trouve d’abord un ensemble de recettes et d’outils que les urbanistes utilisent au quotidien (type 1). Cela concerne aussi bien les informations mobilisées (sur le foncier, la situation des infrastructures, l’hydrologie, le climat, le paysage, la population, l’histoire, l’économie, les « jeux d’acteurs » et le contexte politique ou géopolitique, etc.) que les angles d’attaque (par exemple, l’entrée par les modes d’occupation de l’espace, par la mobilité, par l’espace public, par le paysage…), ou encore les techniques de travail utilisées pour rassembler et analyser les données((Et ceux qui préparent des SCOT à la française (dernière version) sont confrontés à une montagne de données qui doivent être prises en compte.)), comprendre les attentes et les commandes des « parties prenantes » (stakeholders) et des donneurs d’ordres, construire des choix et des propositions et, plus que tout « représenter » : les méthodes cartographiques (et en particulier le maniement des SIG, qui va avec la construction de bases de données) chez les « planificateurs », les perspectives (aujourd’hui entre les mains des infographistes et en 3 D) et les maquettes((Et certaines formes spécifiques de plans (plan masse, plan-guide, plan de référence).))
(sans parler des photographies) chez les producteurs de projets, balisent la pratique. Certains ont une vision très claire de la démarche et reproduisent exactement le même modèle, d’autres font plutôt confiance à leurs intuitions et à une certaine improvisation. Tout cela constitue un ensemble d’outils ou de recettes. Certaines d’entre elles sont formalisées – parfois jusque dans des textes juridico-administratifs, comme c’est par exemple le cas du plan-masse. Le macro-îlot, comme échelle d’action et comme expression de principes de programmation (notamment en ce qui concerne la mixité des fonctions) se range dans la même catégorie. Il se forme ainsi un corps de savoirs très important dans la pratique. Il évolue de façon un peu « sauvage » et sans avoir des principes clairs de structuration, excepté la cumulation, la pertinence reconnue et parfois une légitimation officielle. De temps en temps, un individu ou un groupe essaie d’organiser et de systématiser ces savoirs, mais le dictionnaire (cumulatif) l’emporte toujours sur le traité ! Par ailleurs, chaque urbaniste ou chaque équipe articule une série de recettes et d’outils dans une méthode qui lui est propre. Pour autant, une fois passés quelques principes, comme la nécessité de réaliser un diagnostic avant de produire un plan ou un projet, il n’existe pas ou très peu de débat méthodologique. Tout au plus des modèles, plus ou moins bien imités.

Trois remarques complètent ce rapide tableau :
– Le caractère de savoir constitué de cet ensemble de recettes et de méthodes est probablement plus faible aujourd’hui qu’il y a quelques décennies, quand la composition urbaine représentait une pratique forte et nettement structurée.
– L’organisation de ce niveau de savoir demeure plus ferme dans la planification que dans d’autres domaines de l’urbanisme. La planification stratégique a engendré une méthode relativement formalisée et qui oriente fortement les manières de faire de ceux qui la pratiquent. Malgré un net affaiblissement, elle garde une certaine prégnance, alors que du côté de l’urbanisme de gestion((Urbanisme de gestion : celui qui fait la ville au quotidien, en gérant le droit des sols et les services, en menant des micro-opérations, en faisant fonctionner l’espace public, les évènements urbains, etc.)) et encore plus du projet, les méthodes ont rarement une ambition générale et se confondent plus facilement avec l’expérience ou les « tours de main » d’une équipe opérationnelle, d’un praticien ou d’un enseignant.

Le second savoir opérationnel (type 2), de plus en plus important, consiste à assembler des corps de savoirs techniques constitués (voir très constitués), à les coordonner (eux et leurs porteurs) et à les faire entrer dans un système de contraintes de plus en plus fort, celles de l’investissement, celles des réglementations et celles du marché et/ou de la demande sociale. Les savoirs scientifiques sont alors souvent mobilisés en tant que techniques, autrement dit pour apporter des réponses et non poser des questions. Naguère les sociologues définissaient les besoins des ménages pour qu’on les traduise en grilles d’équipements qu’il ne restait plus qu’à localiser dans les quartiers à construire, aujourd’hui les spécialistes de l’environnement ou de l’énergie sont à la manœuvre.

Du côté de la dimension performative de l’urbanisme, les savoirs s’organisent d’abord dans des doctrines (type 3). Les travaux de Françoise Choay((Notamment Choay F. (1980). La Règle et le Modèle. Sur la théorie de l’architecture et de l’urbanisme, Paris, Seuil.)) ont mis en évidence leurs évolutions historiques et le caractère générateur des textes d’Alberti et de More pour une « théorie » de l’urbanisme qui se développe sur la durée. On se trouve devant un corps fortement constitué historiquement qui pour autant n’a pas le statut des théories scientifiques, dans la mesure où son enjeu est d’énoncer ce qui « doit être » et non de définir une « vérité ». Les doctrines de la tradition semblent aujourd’hui en perte d’influence. Mais en admettant que cela soit exact, une autre génération de doctrines, venues de domaines étrangers à l’urbanisme, occupe le terrain. On dira que la « ville créative » reste extérieure à l’urbanisme, sur lequel elle se contente d’exercer une influence, mais il n’en va pas de même de la « ville durable » ou de la « ville intelligente » (smart city)((En anglais, une ville smart est Specific, Measurable, Attainable, Relevant, Time bound, et si elle est smarter, elle sera en outre Evaluate et Reevaluate.)), deux corpus à forte base technique, mais qui fonctionnent bien comme des doctrines définissant la « bonne ville ».

Les doctrines se traduisent parfois dans un corps de méthodes : c’est assez nettement le cas du New Urbanism nord-américain, sans doute très simple mais à la fois théorie, doctrine et formalisation spécifique des méthodes de projet.

Un dernier savoir (type 4) est celui qui correspond à l’ambition de Cerdá : la science de l’urbanisme. Il a pour principe de dire la « bonne ville » selon les critères d’une vérité scientifique. Ces vérités se définissent habituellement par rapport à un corps d’hypothèses et d’interrogations organisé dans une discipline, détentrice de son objet et de sa méthode. L’historien, le sociologue ou le climatologue pourra s’interroger sur la ville à partir des questions centrales de leur discipline et des méthodes qu’elles produisent. Or il est difficile de soutenir que l’urbanisme – en tant qu’ensemble de connaissances scientifiques – constitue une discipline : en admettant que l’objet (non la ville mais sa production) soit facile à définir, les hypothèses et les questions génératrices sont bien trop composites ; les méthodes, habituellement empruntées, ne forment en rien un corps cohérent. Évoquer l’interdisciplinarité ne suffit pas : elle ne consiste pas à aligner des disciplines, et si son organisation diffère de celle des disciplines, elle n’en a pas moins des exigences épistémologiques et méthodologiques dont le respect pose souvent problème à l’urbanisme. On observe plutôt la mobilisation un peu anarchique ou pointilliste d’une diversité d’apports des disciplines constituées, que l’on compose soit pour couvrir l’ensemble des réalités urbaines et en dire la vérité, soit pour répondre aux questions qui apparaissent lors de la production de la ville((Par exemple, lorsqu’on demande quels sont les processus qui produisent réellement les prix fonciers.)), soit pour fournir des vérités au débat public sur la « bonne ville ».

Dans cette définition des savoirs de l’urbanisme, les doctrines d’un côté, les savoir-faire opérationnels et les méthodes qui les organisent de l’autre, se trouvent au centre et s’appuient sur deux types de mobilisation : celle des savoirs techniques pour construire la démarche opérationnelle de planification, de projet ou de gestion, ou encore celle des savoirs scientifiques pour établir des vérités sur la « bonne ville » et alimenter un débat qui reste sous la domination des doctrines. Cette définition correspond assez bien à ce que l’on observe et qui produit des articulations spécifiques entre savoir scientifique et croyances, le premier se trouvant souvent totalement captif par rapport aux secondes. C’est le cas à propos des débats sur la ville dense, la ville créative, la ville intelligente. À chaque fois, on mobilise le travail scientifique pour alimenter un ensemble de croyances qui fabriquent les doctrines ou sont générées par elles, mais on ne laisse pas la possibilité à ces démarches scientifiques de se déployer dans leur logique propre – qui conduirait peut-être tout à fait ailleurs que là où l’on veut les emmener – et d’interagir entre elles.

Cette première lecture permet d’identifier trois problèmes concernant les savoirs de l’urbanisme :
a – Les savoirs techniques et les méthodes de travail de l’urbanisme sont faiblement structurés et ont tendance à se fondre dans la mobilisation des techniques venues de l’extérieur. C’est le cas dans tous les domaines de l’action qui produit la ville et la fait fonctionner, que l’on soit du côté de la planification, du projet ou de la gestion. Positivement, cela donne des garanties de souplesse, d’adaptabilité, de « transversalité ». Négativement, cela peut déboucher sur la confusion et la production d’un savoir invertébré, fragmenté, hors d’état de s’interroger sur lui-même (absence de réflexivité).
b – Le rôle structurant des doctrines a été essentiel, surtout tant qu’elles ont dialogué entre elles ou se sont confrontées et ont pu servir de base au débat sur la « bonne ville ». Ce fut le cas avec le fonctionnalisme, en particulier avec la Charte d’Athènes. Aujourd’hui, les doctrines constituent très souvent des assemblages de connaissances, de croyances et d’images floues dans leurs limites et leurs contenus((La ville durable renvoie au développement durable, une idéologie constituée, de nature à alimenter une doctrine – tous ces mots sont utilisés ici comme des concepts descriptifs et non pour entraîner des connotations péjoratives –, mais l’histoire de la formule sustainable development est suffisamment connue pour qu’il suffise de dire qu’elle-même présente un caractère agrégatif, voire de compromis entre différents courants de pensée. Par ailleurs, la « doctrine » de la ville durable décline les principes très généraux du développement durable de manière très foisonnante. Le new urbanism (cf. Calthorpe P. (1993). The Next American Metropolis: Ecology, Community, and the American Dream, Princeton Architectural Press), aussi limitées soient ses ambitions, correspond mieux aux définitions classiques des doctrines. )). Leur caractère agrégatif et parfois un peu « attrape-tout » contraste avec une forme plus classique de doctrine qui consiste à « décliner » un petit nombre de principes forts (voire un seul) jusqu’aux prescriptions pour l’action. De ce fait, elles peuvent susciter l’adhésion ou servir dans un plan de communication, mais n’alimentent pas vraiment autre chose que le « politiquement correct ».
c – La mobilisation de la connaissance scientifique, et plus précisément de la recherche, reste instrumentale et partielle. Ce que cette dernière pourrait apporter, ce sont d’autres lectures, des questions autant que des réponses, une dimension réflexive et critique, qui alimente aussi bien le débat public que l’ensemble des savoirs de l’urbanisme. Tout cela trouve difficilement sa place dans le système des connaissances de l’urbanisme.

Faisons l’hypothèse que la combinaison de ces trois problèmes contribue fortement à une sorte d’endormissement de l’urbanisme comme savoir, fait constaté un peu partout dans le monde.

La traduction comme vocation d’une science de l’urbanisme ?

Dans la logique de ce qui précède, le rôle spécifique d’une démarche scientifique appliquée à l’urbanisme peut se définir comme la capacité d’aller chercher dans les diverses disciplines et interdisciplines scientifiques les contenus qui permettront au corps des savoirs techniques et méthodologiques de l’urbanisme de se renforcer, de se structurer et d’évoluer. Cela limitera sa fragilité vis-à-vis des doctrines et fondera plus solidement un savoir constitué de l’action comme peut l’être la médecine clinique ou d’une autre manière le droit. On retrouve là l’ambition de Cerdá, mais en la formulant en deux temps : l’urbanisme vise à faire la « bonne ville ». Cette ambition repose sur des choix de valeurs ou d’objectifs, mais s’appuie très fortement sur un corps de savoirs systématisés. Ce corps de savoir, qui se forme et se transforme à partir de l’action et des problèmes qu’elle rencontre, intègre les informations qui lui viennent des sciences, et en particulier de la recherche, qui, en même temps, travaillent ce corps de savoirs en l’interrogeant, en lui proposant des outils d’optimisation, etc.

Cette feuille de route peut paraître simple. En fait, elle pose deux questions redoutables : celle de l’interrogation des savoirs scientifiques et celle de la traduction (qui ne peut se faire sans transformations) dans les savoirs de l’action. Comment dialoguer avec le travail scientifique en mouvement ? Il existe actuellement deux grands modes de structuration dans la recherche urbaine. Le premier passe par les domaines spécialisés des disciplines ou sous-disciplines, qui s’organisent en général autour de la ville comme objet, des questions fondamentales et des méthodes de leur discipline de référence. Ainsi l’économie urbaine, l’anthropologie urbaine, l’écologie urbaine (au sens des sciences de la nature). Ces domaines spécialisés se développent selon leurs logiques propres, ce qui peut les conduire selon les moments à faire de la ville un simple terrain d’application pour leur discipline ou à poser des questions nouvelles, voire alimenter le développement de théories : le courant de l’économie de la proximité((Voir, par exemple, Gilly JP, Torre A. (dir.). (2000). Dynamiques de proximité, Paris, L’Harmattan.)) doit beaucoup à l’économie urbaine. Le simple fait de prendre ce terrain d’application peut entraîner des effets indirects sur la discipline. En outre, le domaine spécialisé peut aller chercher ailleurs dans la discipline des théories nouvelles ou des outils qui, confrontés au terrain urbain, pourront prendre une autre dimension : lorsque le sociologue urbain applique la théorie de l’action organisée à la ville plutôt qu’aux entreprises et aux administrations, il la fait évoluer. Les secteurs interdisciplinaires forment le second grand mode((Il existe également un mode de structuration par l’unité de lieu : une diversité de disciplines travaillant sur le même terrain, mais il pèse beaucoup moins lourd que les deux autres.)) de structuration : transports, logement, services urbains, environnement, etc. Leur découpage correspond en grande partie à ceux qui existent dans les politiques publiques, l’administration et les organisations professionnelles et syndicales. Ils sont très marqués par la gouvernementalité, donc la production d’instruments de connaissance et d’action pour les acteurs des gouvernements nationaux ou locaux. Dans nombre de pays, on les sollicite pour jouer un rôle important dans l’élaboration des politiques publiques ou des normes de l’action publique. Leur interdisciplinarité repose parfois sur des débats scientifiques, et plus souvent sur des échanges assez limités de méthodes et d’informations. Il existe cependant un secteur interdisciplinaire qui se distingue par son statut : celui des études urbaines. Il ne se nourrit pas, contrairement aux autres, de questions posées par les acteurs publics, mais de celles élaborées en son sein, ou dont il se saisit parce qu’elles font réagir le monde de la recherche ou parce qu’elles sont aisément accessibles à partir de formations disciplinaires très différentes : la gentrification, la fragmentation urbaine, la mobilité, la justice spatiale…

Les domaines spécialisés des disciplines ne sont pas structurés pour entretenir des relations clairement définies avec les savoirs de l’action. Ils le font assez souvent mais dans des conditions très différentes et à travers des acteurs variés, certains d’entre eux se rapprochant des mouvements sociaux, alors que d’autres jouent les conseillers du prince. Soucieuses de libérer une lecture critique, les études urbaines n’ignorent pas l’action, mais l’abordent à partir de ses conséquences, des critiques du système ou du point de vue de ceux qui fabriquent « de la ville » par leurs comportements quotidiens. Les secteurs interdisciplinaires spécialisés produisent des instruments d’action publique. Aucun n’a de raison particulière de se préoccuper au premier chef des savoirs de l’action en urbanisme.

Ce schéma nécessairement simplificateur n’exclut pas que des chercheurs ou des théories circulent entre ces trois modes de structuration, mais il montre bien dans quelle difficulté se trouve l’urbanisme. Comment identifier ce qui peut contribuer au mouvement des savoirs de l’urbanisme « en tant que savoirs de l’action » ? Quelle démarche un peu systématique mettre en place pour ce faire ? Faut-il partir des questions que se pose la pratique, les reformuler en questions scientifiques, puis chercher dans le monde des disciplines et des secteurs les théories, les données et les outils qui peuvent aider à y répondre ? Une telle feuille de route implique une connaissance intime de la pratique et la capacité de prendre distance, de la mettre en perspective pour reformuler les questions, ce qui appelle la capacité de théoriser et de formaliser, puis de circuler entre les disciplines et les secteurs, et de savoir s’y orienter. Personne ne pouvant couvrir tout l’espace de la connaissance, il devient alors important que les « savants » de l’urbanisme aient des compétences et des origines disciplinaires différentes, l’unité du champ reposant exclusivement sur leur dialogue. À moins que l’on ne s’en tienne à un travail de veille pour repérer ce qui, dans les innovations scientifiques, peut alimenter les savoirs de l’urbanisme. La seule chose à ne pas faire – et devant laquelle pourtant certains praticiens ou chercheurs ne résistent pas – étant de se précipiter sur la première théorie à la mode et de l’ajouter à une collection de fétiches que l’on brandit à tort et à travers. Car trop souvent l’actualité fait la vérité, et le succès médiatique d’un intellectuel voire d’un chercheur – qu’il appartienne ou non au monde de l’urbanisme –, ou encore d’un mot-valise, entraîne des réactions en chaîne hors de proportion et des ressassements à l’infini. Témoin le périurbain ou le smart-quelque chose.

En admettant que l’on possède la méthode pour interroger le monde de la connaissance scientifique, il reste à savoir comment on s’y prend pour inscrire ce qu’on en tire dans les savoirs de l’urbanisme, autrement dit pour les traduire dans les termes d’un savoir de l’action. Comment passer d’une question isolée que l’on reformule à partir d’un corps théorique très général (ce qui veut souvent dire : les théories à la mode dans les disciplines auxquelles on se réfère le plus, en France la géographie et les sciences politiques) à un questionnement organisé – en relation dialectique avec les interrogations et les conditions de la pratique – et à un corps de savoirs spécifique, même si composite, permettant d’organiser un triple mouvement d’interrogation des disciplines, de traduction dans les termes de l’action et d’interrogation (réflexive) de ces termes eux-mêmes ? La logique de connaissance qui se trouve alors en cause n’est pas celle de la science appliquée où la discipline scientifique débouche directement sur l’ingénierie, ce qui limite les difficultés aux seules questions de mise en œuvre. Certains chercheurs commettent probablement l’erreur de trop se référer à ce modèle((Il est adopté par un ensemble de chercheurs et d’experts pour lesquels l’urbanisme rassemble une série de sciences appliquées ou ingénieries qui, au mieux, développent entre elles des processus de concourance, celui qui fait le plan ou le projet étant à la fois le détenteur d’une ingénierie particulière et coordinateur des autres.)), alors qu’il s’agit de traduire (donc de transformer et pas d’appliquer) et de redéfinir des concepts et des problématiques.

Rappelons que cela n’a de sens que si l’on postule que l’existence d’un savoir de l’action cohérent et solidement fondé constitue un enjeu majeur pour le fonctionnement de l’urbanisme comme domaine d’activité spécifique. Certains refuseront ce postulat au nom d’une théorie de la totale contingence des phénomènes urbains, à laquelle correspond un savoir radicalement composite, contextuel et sérendipien, mais pour ceux qui l’admettent, ce qui précède montre la nécessité absolue d’une réflexion sur « l’organisation » des savoirs de l’urbanisme. Or on a montré les ambigüités et la relative faiblesse de leur structuration. Ils ne s’approchent pas de manière linéaire et livresque((D’où la difficulté qu’il y a à produire des manuels d’urbanisme satisfaisants.)), mais à travers une interrogation sur eux-mêmes, déconstruction et reconstruction permanentes, qui n’évite le bavardage et les controverses creuses que par une connaissance assez intime de la manière dont ils sont pratiqués. Ces problèmes ne se posent pas qu’en urbanisme mais montrent quand même la spécificité de la posture du chercheur de ce domaine.

L’intervention des scientifiques de l’urbanisme peut aussi se définir d’une manière qui s’approche de l’interrogation évoquée à l’instant. Pourquoi ne se consacreraient-ils pas à travailler sur la connaissance opérationnelle, pour la systématiser, l’homogénéiser, lui donner des bases plus solides ? Cette possibilité existe, nombre de spécialistes du planning la mettent en pratique. Cependant elle trouve rapidement ses limites dans le fait que les savoirs opérationnels ne sont pas structurés pour pouvoir se renouveler sans apports théoriques ou méthodologiques extérieurs, car leur capacité d’élaborer des nouvelles questions de manière autonome est faible, ou qu’alors ils restent très dépendants des doctrines. Il ne peut donc s’agir que d’une intervention que l’on associera avec d’autres.
La nécessité de la théorie

Dans tout cela, on voit bien un ou des savoirs scientifiques mais pas de recherche. Cela peut conduire à considérer que les « académiques » spécialistes d’urbanisme vont, en tant que professeurs ou experts, contribuer à ce travail de traduction, de fabrication d’outils ou d’optimisation, mais que comme chercheurs ils se situeront plutôt dans les sous-disciplines qui s’occupent de la ville, dans les secteurs interdisciplinaires ou dans les études urbaines. Cette réponse fréquente et « raisonnable » ne peut pas satisfaire totalement.

D’abord parce que l’objet de l’urbanisme se transforme sans cesse. Les villes se modifient au fil des décennies au point que la continuité du vocabulaire cache parfois des ruptures très fortes. Le développement de la métropolisation-mondialisation a produit des objets urbains radicalement nouveaux, les métropoles, et en même temps une nouvelle manière de faire la ville. Le projet urbain tel que défini en France((Cf. Devillers C. (1994). Le projet urbain, Paris, Éditions du Pavillon de l’Arsenal, Collection les mini Pa.)) s’appliquait bien à un contexte d’action marqué par la domination des acteurs publics, opérant sur des agglomérations moyennes ou grandes. Il y a fait ses preuves. Mais convient-il aux métropoles, à leur complexité, à leur polycentrisme, etc. ? Rien n’est moins sûr. De nouveaux enjeux apparaissent, dans tous les domaines (la littérature qui le démontre est immense), mais tout autant de nouveaux outils, de nouvelles contraintes, de nouvelles manières de « dire » (donc de faire). Tout cela conduit à la nécessité de reformuler les questionnements de l’urbanisme. Des thèmes nouveaux émergent sans nécessairement donner lieu à de telles révisions : l’importance de la nature dans la ville, la ville marchable, l’importance des usages, les nouvelles centralités, etc. À travers ces « questions vives »((Pour reprendre un mot de David Mangin.)), l’urbanisme se renouvelle de manière « spontanée », notamment grâce aux phénomènes de mode. Il le fait aussi grâce aux synthèses ou aux théories de praticiens : chacun à leur manière, des urbanistes tels que Secchi((Secchi B. (2006). Premières leçons d’urbanisme, Marseille, Parenthèses.)) ou Sieverts((Sieverts T. (2004). Entre-ville, une lecture de la Zwischenstadt, Marseille, Parenthèses. )) (par exemple) se sont efforcés de reconstruire les questionnements de l’urbanisme. Selon les pays et selon les moments, cela donne lieu à des bouillonnements plus ou moins forts – et même parfois au calme plat. Mais ces péripéties ne changent rien au fait lui-même : la ville change, tout comme les conditions (économiques, juridiques, sociales, techniques) de l’action urbaine, et la manière de la faire se redéfinit en fonction de ces changements, en particulier lorsqu’ils font rupture. Cela relativise un schéma purement cumulatif et conduit à interroger le rôle de la recherche dans les processus de redéfinition. Les deux exemples donnés plus haut sont ceux de théoriciens qui ont puisé aussi bien dans les apports de la recherche que dans ceux de l’action. Mais faut-il considérer que le chercheur produira une redéfinition de la ville et le praticien une redéfinition de l’urbanisme ? Nos deux exemples montrent que la seconde ne va pas sans la première. Peut-être la réciproque est-elle vraie. Plus exactement, faisons l’hypothèse qu’une redéfinition de la ville qui intègre l’action sur la ville énoncera une autre vérité qu’une redéfinition de la ville du point de vue de Sirius. La ville à construire, celle que l’on construit, la ville que l’on gère – ou celle que l’on pratique – ne sont pas les mêmes réalités que la ville en soi et pour soi, mais elles demandent tout autant une élaboration théorique. On atteint alors le cœur de la recherche « en » urbanisme : elle peut bien utiliser des ressources composites puisées un peu partout et qui ne garantissent pas son unité, elle ne peut pour autant se passer de « théories spécifiques » qui embrassent la ville et la manière de la faire. Ici l’interaction entre la théorie des praticiens et celle des chercheurs tient une place essentielle. Encore faut-il qu’existe un véritable dialogue.

Un autre argument plaide pour cette exigence de théorie : la transformation actuelle du rôle des modèles. Le modèle s’est toujours trouvé au centre de l’urbanisme dans la pratique et dans le discours sur la « bonne ville ». Il s’appliquait à différentes échelles : la ville, le quartier, etc. Il faisait l’objet de variations, se trouvait plus souvent dans les projets que dans les réalisations, mais il fournissait un sens et un ordre à l’action qui produit la ville en même temps qu’à la problématique urbaine. Les différentes versions du modèle fonctionnaliste au XXe siècle ont joué ce rôle pour le meilleur ou pour le pire et organisé, là où le modèle a été le mieux suivi, une forte cohérence de la production urbaine, éventuellement démentie par la pratique, comme à Brasilia. Les dernières décennies ont vu émerger des modèles d’urbanisme très mondialisés (un waterfront réaménagé présente exactement les mêmes caractéristiques où qu’il soit) et que l’on reproduit très rapidement. Ils procèdent d’entrée de jeu à une séparation que la période précédente, celle du fordisme, de l’habitat social, etc. avait souvent gommée, entre la ville qui présente un intérêt économique et celle qui n’en a pas : d’un côté la ville du développement technopolitain des investissements rentables et – habituellement – des hautes densités, de l’autre, celle des activités traditionnelles, du désordre urbain que fuient les grands investisseurs. Cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas d’urbanisme dans cette deuxième catégorie, mais il ne s’inscrit pas dans les grands modèles internationaux, sauf quand il s’agit d’en faire passer un morceau dans la première catégorie (ce qu’ambitionne la rénovation urbaine). Il n’en reste pas moins que se développe un immense non-dit des modèles qui devient un non-dit de l’urbanisme, ou le quasi-équivalent que sont les discours hypercaricaturaux que l’on a pu développer, par exemple, à propos du périurbain.

Au-delà de cette coupure, les modèles contemporains opèrent un travail de désagrégation de la pensée urbaine qui va bien plus loin. Le triomphe des indicateurs, des normes et des labels y contribue largement. J’ai visité récemment dans la capitale d’un paradis fiscal, un immeuble « platinium » du label LEED((Leadership in Energy and Environmental design.)). Cette tour de bureaux, propriété d’une banque, accueille des activités sur lesquelles on peut s’interroger. L’organisation des espaces de travail ou de services collectifs paraît largement archaïque. L’intégration urbaine, hormis une belle vue sur la mer, laisse perplexe. Mais peu importe, au regard des critères LEED – et peut-être des logiques de l’investissement – on se trouve dans l’excellence. On retrouve là l’idée d’une science de la ville totalement compartimentée évoquée plus haut.

Face à cela, l’urbanisme ne doit-il pas s’efforcer de réagréger sa pensée et sa démarche ? On objectera (cf. supra) que l’objet urbain est plus incertain que jamais et que la notion même de ville ne veut peut-être plus dire grand chose((C’est, par exemple, pour rendre compte de cette coupure radicale que François Ascher a utilisé le néologisme de métapolis.)). Mais le fait d’opérer sur un objet insaisissable n’exonère pas de toute cohérence dans la démarche donc dans la pensée et dans la production de la ville.

D’autant qu’un autre enjeu apparaît, celui de la transformation de l’espace. L’urbanisme moderne s’est développé en référence à la seule théorie d’un espace « containeur » – donc totalement différent de ce qui s’y passe – et organisé par la géométrie euclidienne. Outre que cette conception de l’espace est, de toute façon, théoriquement contestable((Löw M. (2007). Raumsoziologie. Frankfurt am Main, Suhrkamp Taschenbuch Wissenschaft, 4th Edition. La traduction française paraîtra en 2015.)), elle est désormais nettement contrebattue par d’autres conceptions, dans le monde de la fabrique de la ville. Le rapport entre l’usager et l’espace est beaucoup moins conçu comme une extériorité et plus souvent comme un acte de production de l’espace. La référence euclidienne est relativisée ou abandonnée. Cela apparaît clairement dans le travail de certains artistes contemporains, dans les débats et les productions autour du place-making et dans le travail sur les ambiances, notamment chez les spécialistes de la lumière et du son. Le développement du monde virtuel constitue également un enjeu à cet égard((Cf . Bourdin A. (2014). Métapolis revisitée, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube.)). Englober dans un même questionnement les diverses pensées de l’espace présentes dans l’urbanisme constitue une des urgences pour une reproblématisation nécessaire du champ. Comment, par exemple, composer dans le projet la logique des lieux non euclidiens familière aux adolescents et portée par la dynamique des réseaux sociaux et celle, encore très euclidienne, de la voirie, des équipements et des transports en commun ?

La spécificité de la théorie en urbanisme

Celle-ci appelle le travail théorique, qui ne peut se faire dans la seule sphère académique. Car ce travail doit intégrer trois débats : sur la ville – existe-t-elle encore, qu’est-ce qu’une réalité urbaine ? –, sur la « bonne ville » – quel sens donner à ce débat aujourd’hui ? –, sur les manières de faire, d’organiser l’action. Aujourd’hui, le stabilisateur qu’était la réponse à la première question fonctionne de moins en moins. On a besoin de trouver des images prospectives (et donc d’intégrer la prospective à la démarche de production urbaine), de formuler des propositions sous des formes très diverses (bien plus que précédemment) et de fonder cela dans une démarche cognitive rigoureuse (de référence scientifique). Une apparente quadrature du cercle qui suppose que l’on se donne des idées claires sur ce que sont les théories en urbanisme.

Une théorie est d’abord un moyen de « voir »((Selon le dictionnaire d’Anatole Bailly (Hachette) θεωρια a pour sens premier : « action de voir, d’observer, d’examiner ».)), de comprendre ou d’expliquer le monde. Certes, on attend qu’elle puisse être démontrée, mais ce terme fait souvent l’objet de raisonnements simplistes, en particulier à propos de théories qui s’inscrivent dans les « sciences de l’esprit », selon la définition de W. Dilthey((Formulée en 1883. Cf. notamment (en français) Dilthey W. (1992). Le Monde de l’esprit [Die geistige Welt], Aubier-Montaigne ; (1942). Introduction à l’étude des sciences humaines : essai sur le fondement qu’on pourrait donner à l’étude de la société et de l’histoire, PUF.)). Les épistémologues insistent sur la cohérence, donc la qualité logique du raisonnement, et la prédictivité, qui peut se manifester sur la durée et hors de processus expérimentaux. La capacité d’élucidation (rendre compréhensible, permettre la construction d’autres raisonnements) s’y ajoute.

En outre, toute théorie comprend une part d’indécidable, ce qui d’ailleurs n’est pas propre aux sciences de l’esprit. De ce fait, les moqueries que l’on adresse aux théoriciens dont le raisonnement commence par des métaphores ou des rapprochements douteux ne sont guère justifiées si, au final, cela produit une théorie cohérente, prédictive et à forte capacité d’élucidation.

Dans un ouvrage amusant mais de triste mémoire – car machine de guerre contre les sciences humaines – consacré aux impostures scientifiques, Sokal et Bricmont((Sokal A, Bricmont J. (1997). Impostures intellectuelles, Paris, Odile Jacob.)) épinglent Régis Debray pour son utilisation du deuxième théorème de Gödel. À ce sujet, Paul Jorion((Le mathématicien et sa magie : théorème de Gödel et anthropologie des savoirs. [En ligne] : http://www.pauljorion.com/index.php?no_article=30 (consulté le 30/04/15).)) écrit : « Si Debray considère que le théorème de Gödel a constitué pour lui la « source d’inspiration » qui lui a permis sa découverte, qui suis-je pour dire qu’il n’en a pas été ainsi, ou pour m’offenser que l’analogie qui lui est venue à l’esprit soit qu’il existe un fondement religieux au politique ? Faut-il supposer que ceux qui s’indignent tiennent que l’analogie que le second théorème de Gödel aurait dû souffler à Debray aurait dû être toute différente et qu’ils n’auraient aucun mal à formuler précisément ce qu’elle aurait dû plutôt être ? Il me semble que leur position est en réalité dogmatique et doit s’entendre ainsi : le second théorème de Gödel est une chose trop précieuse pour qu’on laisse les humanistes lui trouver des analogies. »

Cet exemple ne doit rien au hasard car la question de la pensée métaphorique (en particulier par emprunt aux sciences « dures ») s’avère particulièrement épineuse lorsque les architectes (et d’autres) théorisent. Mais on ne doit pas jeter le bébé avec l’eau du bain : peu importe que son origine soit purement métaphorique, peu importe que son expression ne soit pas académique si la théorie tient debout une fois construite. En revanche, toute théorie doit montrer sa capacité d’élucidation des réalités urbaines et sa prédictivité. En l’occurrence celle-ci se définit de manière spécifique : la théorie permet-elle de guider, d’organiser, de modifier l’action qui produit la ville avec les résultats qu’elle prédit ? Si l’on prend la théorie de Florida en tant que théorie des stratégies urbaines, c’est ainsi qu’il faut l’interroger. On voit alors apparaître divers problèmes (les politiques « floridiennes » ne sont parfois que du discours, les comportements attribués à la classe créative ne sont pas toujours vérifiés par les travaux empiriques, l’impact sur les indicateurs économiques n’est pas clair, etc.). L’on peut alors déraper dans la croyance ou continuer le débat théorique. C’est bien autour des théories que se structurent les savoirs de l’urbanisme, mais de théories qui s’alimentent doublement des apports du mouvement général de la recherche (donc de ses avancées) et de ceux qui proviennent de la réflexivité de l’action (des questions qu’elle pose ou qu’elle conduit des acteurs à se poser). En d’autres termes, le dialogue entre producteurs académiques et non académiques de théorie est indispensable.

Mais il suffit d’observer dans quel état d’esprit le grand urbaniste qui écrit un livre le fait pour mesurer la difficulté de ce rapprochement, sans parler de ce qui se passe dans le monde académique : concessions toujours plus fortes au ritualisme, refus de la prise de risque, crainte des grands débats, préférence pour relabourer sans cesse un petit terrain pourtant surexploité.

Conclusion

Savoir de l’action, l’urbanisme se caractérise par l’importance qu’y prend la démarche de proposition. L’idée d’une grande science de synthèse qui engloberait tous les savoirs de l’urbanisme et qui s’imposerait aussi bien aux praticiens qu’aux chercheurs a désormais fait long feu. On lui oppose souvent une conception « scientifique » de l’urbanisme qui consiste à s’appuyer sur le résultat de recherches spécialisées (en climatologie, chimie, biologie, physique des matériaux, sociologie, économie, démographie, etc.) pour prendre les « bonnes décisions » ou produire des outils d’intervention. Le premier inconvénient de cette conception est de désagréger les savoirs. Ulrich Beck avait bien montré en son temps((Beck U. (2001 [1986]). La société du risque. Paris, Aubier, Alto.)) qu’on ne mesurait convenablement les risques que dans des démarches « transversales ». Le second est d’imaginer que la traduction évoquée plus haut peut s’accomplir « mot à mot ». On l’a dit, traduire des savoirs académiques vers les savoirs de l’action exige une reconstruction. Cela implique notamment que l’on opère une forte mise en relation avec d’autres savoirs. Enfin la traduction nécessite, du côté de celui qui reçoit, une capacité de réflexivité, c’est-à-dire d’interrogation sur l’usage qu’il fait des savoirs reçus et les enjeux qu’ils représentent pour ceux de l’action. Il y a donc, au-delà de la réception, la création de savoirs nouveaux.

Comment alors articuler l’interaction entre les savoirs techniques de la production urbaine, ceux de la proposition dans l’action et les savoirs académiques, dans une dynamique qui ne soit pas celle de l’échange de ce que l’on a déjà en stock, mais celle de la création de savoirs nouveaux ?

On l’a vu, ce processus passe par l’élaboration théorique. Mais ici la théorie ne se trouve pas au cœur du savoir académique, protégée par d’érudits gardiens du temple. Elle joue le rôle d’interface entre l’action et la science. Elle doit donc valoir comme cadre d’élaboration de connaissance et d’instruments d’action ou de choix de décisions. De ce fait, son élaboration pose des problèmes spécifiques et, pour n’en citer qu’un, le fait que les chercheurs et les praticiens acceptent d’examiner, de discuter et de tester les mêmes théories, d’où qu’elles viennent.

Alain Bourdin((bourdin@msh-paris.fr)), professeur, a dirigé l’Institut Français d’Urbanisme et le Lab’urba (université de Paris-Est), dont il est membre (équipe urbanisme). Il a piloté un programme de recherche actuellement en cours de valorisation : la plate-forme d’observation des projets et stratégies urbaines (POPSU 2). Il a notamment écrit : Métapolis revisitée (Aube, 2014) ; L’urbanisme d’après crise (Aube, 2010) ; La métropole des individus (Aube, 2005) ; L’université, retour en ville ?, Espaces et Sociétés, n° 159 (4-2014, codirection avec E. Campagnac) ; « L’action métropolitaine, version française », Espaces et sociétés « Les échelles de la gestion territoriale », n° 160-160 (1-2-2015).