La Chine en avance dans la transition écologique des villes ?

Pour citer cet article : Denise Pumain - Université Paris 1 - Géographie-Cités "La Chine en avance dans la transition écologique des villes ?" Riurba 2015/Numéro 1 URL : http://riurba.net/Revue/la-chine-en-avance-dans-la-transition-ecologique-des-villes/ DOI : Date d'impression : 22 septembre 2015
Mots clés :

Is China ahead in the current urban ecological transition?

Denise PUMAIN
(Université Paris I, UMR Géographie-cités)

Résumé

Dans un contexte marqué par des alertes répétées à la pollution, les politiques urbaines chinoises accordent une attention croissante aux principes du développement durable. Cet article interroge, par-delà les affichages et les opérations vitrine, les moyens effectifs d’une transition écologique, dans ces villes très denses d’où les bidonvilles sont quasiment absents.

Mots-clés : Chine, transition écologique, planification, système de ville.

Abstract

Within the context of repeated pollution alerts, Chinese urban policies integrate more and more principles of sustainable development. This paper discusses the effectiveness of governing an ecological transition for Chinese cities, that are very densely populated but where slums are almost inexistent.

Keywords: China, ecological transition, urban planning, system of cities.

Les images qui nous arrivent de Chine seraient plutôt inquiétantes quant à la qualité de l’environnement urbain : périodiquement les médias occidentaux rapportent des alertes sur le smog de Pékin ou de Shanghai, les masques filtrants que portent les citadins s’apparentent plus alors à ceux des combattants des tranchées qu’aux protections légères anti-virus et bactéries que les Asiatiques arborent volontiers pendant les épidémies de grippe ou de rhume. Les poussières du chauffage au charbon coûteraient cinq années d’espérance de vie en moins aux populations habitant les régions au nord du fleuve Yangzi. Des scandales comme ceux de la mélanine dans le lait en 2008 ou des jouets dangereux ne sont pas faits pour rassurer quant au soin que les Chinois accorderaient à la salubrité de leur environnement.

Et pourtant, la Chine, ce sont aussi ces plantations arborées qui jalonnent les nouvelles avenues avant même que les immeubles qui les bordent ne soient construits. Ce sont ces arbustes bien soignés et taillés qui ornent toutes les plates-bandes situées sous les autoroutes surélevées en ville. Ce sont encore ces palissades fleuries et embellies de milliers de petites plantes insérées dans des logettes avec un peu de terre végétale qui entourent et masquent des zones de chantier urbain. Ce sont ces personnes de tous âges qui pratiquent des gymnastiques harmonieuses en plein air dans le moindre espace vert des villes au petit matin. Enfin, dans les quartiers les plus denses et les rues les plus étroites des lilong de Shanghai ou des hutong de Pékin, ce sont ces très nombreux deux-roues silencieux, vélos ou scooters électriques, qui ont remplacé presque tous les anciens vélos et qui donnent un petit air high tech aux plus modestes logements des quartiers populaires près desquels ils sont garés.
Faire un bilan écologique pour la Chine est certainement prématuré, et prétendre discerner une tendance à partir de ces quelques clichés et notations anecdotiques serait sans doute bien présomptueux. Il reste que les préoccupations environnementales imprègnent désormais tous les discours sur la ville chinoise, et que des initiatives très nombreuses attestent d’un réel souci de les intégrer dans les faits((Connexions. (2014-2015). Numéro spécial « Urbanisme et ville durable : la Chine se met au vert », magazine de la CCI France-Chine, n° 72, 86 p.)). Rappelons que les représentations collectives en Chine n’ont jamais séparé intellectuellement nature et culture comme dans la pensée occidentale et que l’intention d’une harmonie entre les actions et le milieu dans lequel elles s’insèrent est une référence dont les sinologues ont repéré la prégnance et la constance dans l’histoire de ce pays. La diffusion encore très rapide de l’urbanisation sur l’ensemble du territoire pendant au moins les deux prochaines décennies peut être l’occasion d’une mise en pratique de principes et de technologies susceptibles de conférer à ce grand pays une avance dans la transition écologique, ou du moins un rattrapage certain, alors que la transition urbaine y est intervenue avec retard par rapport aux autres grandes régions du monde, Afrique et Inde exceptées.

Des villes écologiques ou des éco-quartiers en vitrine ?

Les prévisions faites sur le rythme de l’urbanisation et l’avenir des villes chinoises donnent volontiers dans le ton apocalyptique. Certes, l’exceptionnelle dimension du pays, fort de plus d’un milliard d’habitants, et la brusque impulsion donnée à la croissance urbaine depuis l’ouverture économique de la fin des années 1970 expliquent que le nombre de nouveaux urbains soit très élevé : près de 500 millions de Chinois sont venus habiter en ville entre 1980 et 2010, 350 millions de plus sont attendus entre 2010 et 2030, le total de la population urbaine devrait alors atteindre le milliard de personnes. Le taux d’urbanisation de la Chine, d’à peine 50 % au début des années 2010, est censé atteindre 60 % à l’horizon 2020 et rattraper celui des régions du monde les plus développées vers 2030, avec alors plus des trois quarts de la population vivant en ville.

Cette gigantesque progression de l’urbanisation s’effectue aussi dans la troisième dimension : le paysage urbain se hérisse de dizaines voire de centaines de tours résidentielles de quelque 60 à 80 étages, et ces forêts d’immeubles poussent à grande vitesse non seulement dans les grandes villes côtières mais aussi dans les villes moyennes de la Chine centrale et de l’intérieur. La forme actuelle des villes chinoises peut surprendre, tant elle contraste avec celle des quartiers traditionnels faits de maisons basses à deux ou trois niveaux, mais elle permet de loger des densités d’habitants très élevées, environ 5 fois plus que celles des villes européennes, 20 fois celles des banlieues américaines… Cette forte compacité témoigne sans aucun doute de consommations par habitant moins coûteuses en énergie, en longueur de réseaux et en quantités de matériaux que dans les villes d’autres régions du monde – même si au total les quantités d’énergie rapportées à la production sont encore plus élevées en Chine que dans les pays de l’OCDE.

Une dizaine de mégapoles dépassent les dix millions d’habitants, et les deux plus grandes agglomérations urbaines chinoises en ont déjà plus de vingt millions chacune. Pour certains futurologues comme l’Américain James Canton((Canton J. (2006). The Extreme Future: the top trends that will reshape the world in the next 20 years, New York, Plume)), ces très grandes villes qui prolifèrent seraient « disproportionnées ». En fait, les grandes villes chinoises sont à la mesure de ce très vaste pays, comme le montre bien la thèse d’Elfie Swerts((Swerts E. (2013). Les systèmes de villes en Inde et en Chine, université Paris I, thèse de doctorat, 357 p.)), qui a réalisé la première base de données délimitant les villes chinoises sur le principe de la continuité du tissu bâti et le caractère fonctionnel urbain (constitué principalement d’activités non agricoles), ce qui permet des comparaisons internationales valides. Alors que bien des articles scientifiques se contentaient de raisonner à partir des quelque 650 « villes » définies par un statut officiel, elle dénombre environ 9 000 agglomérations de plus de 10 000 habitants pour le pays en 2010, et elle établit que dans son ensemble la distribution des tailles des villes chinoises est moins contrastée, moins inégalitaire, que celle de l’Inde, ou que celles de l’Europe et des États-Unis((Pumain D, Swerts E, Cottineau C et al. (2015). Multi-level comparison of large urban systems. Cybergeo, art. 706.)). Plus encore, elle démontre que la Chine est actuellement le seul pays au monde où la tendance historique à l’accroissement des inégalités de taille entre les villes a été inversée, au cours des cinquante dernières années, du fait des politiques décentralisatrices visant au développement de la Chine centrale, et à celui des villes petites et moyennes, entre 100 000 et 2 millions d’habitants((Swerts E. (2013). Singularities of urban systems in China and India. [En ligne] : http://geodivercity.parisgeo.cnrs.fr/blog/2013/07/singularities-of-urban-systems-in-china-and-india/)).

En dépit de ces mesures attestant d’une volonté politique de contrôle de la croissance urbaine, renforcée par le système du hukou, ce passeport interne qui empêche les migrants d’origine rurale de s’installer en ville en bénéficiant de tous les services associés au statut de citadin, il existe un décalage certain entre l’acceptation du développement urbain par la Chine, qui a coïncidé avec l’ouverture au commerce et aux investissements internationaux à partir de 1978, et la préoccupation environnementale. Pendant près de trois décennies, la croissance économique à deux chiffres et la construction de logements pour plusieurs centaines de millions de nouveaux citadins se sont faites à peu près en l’absence de toute référence aux questions écologiques. Cependant, à partir de 2006, à la suite de la publication d’un rapport sur l’état de l’environnement en 2005, la ville « durable et harmonieuse » est devenue un objectif déclaré, notamment lors du congrès de Nankin de 2008, qui s’est imposé à l’ensemble des niveaux de l’administration gouvernementale((Wu F. (2012). China’s eco-cities. Geoforum, n° 43(2), p. 169-171.)).

Une inflexion des politiques d’urbanisme en direction d’une meilleure prise en compte des nécessités écologiques est donc intervenue récemment. Mais alors que la masse des constructions participait auparavant plutôt d’un urbanisme fonctionnel, avec un zonage, de nombreuses expérimentations ont été tentées depuis une quinzaine d’années, notamment sous forme de construction d’éco-quartiers, et sont mises en avant comme des vitrines d’une ambition de lutte contre la pollution et d’économie des ressources.

Si de l’aveu général l’expérience de l’éco-ville de Dongtan a été un échec, si les constructions d’une ville durable sur une île en face de Macao ne semblent pas très convaincantes, d’autres exemples à Tianjin, Qingdao ou Wuhan continuent de se développer avec des collaborations internationales. Ainsi, la ville de Tianjin construit depuis 2007 un éco-quartier au sud-est de l’agglomération, près de l’aéroport international de Binhai. Le projet est le fruit d’un contrat de quelque 6,5 milliards de dollars entre Singapour et les autorités chinoises. Aux techniques innovantes pour le traitement des déchets et de la pollution, l’implantation de panneaux photovoltaïques et d’éoliennes ou la récupération des eaux de pluie s’ajoutent des tableaux de bord calculant une série d’indices pour mesurer l’impact environnemental de ces différentes initiatives. L’ambition est d’attirer plus de 300 000 habitants dans ce nouveau quartier, encore toutefois pas assez bien desservi par les transports.

De même un projet d’eco-city franco-chinois est en cours à Wuhan dans le quartier de Caidian, et d’autres coopérations avec la France pour des projets de durabilité urbaine se développent à Chengdu et à Shenyang, avec pour objectif d’économiser jusqu’à la moitié de l’énergie et de l’eau habituellement requises. Les partenariats internationaux sont de plus en plus recherchés dans ces opérations, et lors de la foire de Chengdu de 2014, les pays participants, comme l’Allemagne, l’Espagne et la Roumanie, ont présenté leur savoir-faire dans les domaines des énergies biologique, solaire et éolienne. En novembre de la même année, en préalable à la conférence mondiale sur le climat qui se tiendra à Paris en décembre 2015, un accord signé entre la Chine et les États-Unis a été très remarqué dans les médias, il instaure une coopération sur les questions climatiques et prévoit pour la première fois une réduction des émissions de CO2 en Chine à partir de 2030.

Un signe supplémentaire de la croissance des préoccupations environnementales en Chine est le développement exponentiel, depuis plus d’une dizaine d’années, des articles scientifiques rapportant des expériences de mesure de la qualité de l’air, des variétés de pollution chimique dans les sols et les eaux, et des problèmes liés à la santé des populations dans l’environnement urbain.

La gouvernance est décisive

Dans un pays encore aussi centralisé que l’est encore la Chine, la volonté politique est un facteur essentiel pour que s’amorce pleinement la participation à la transition écologique. Le plan quinquennal de 2011-2015 préconise à tous les niveaux de l’administration des villes un urbanisme plus « vert », ainsi qu’une réduction significative des émissions de carbone et le développement des énergies renouvelables.

Dès 2013, 311 villes de toutes les régions de la Chine (soit environ la moitié des « villes » définies selon un statut officiel dans le pays) étaient intéressées par ce programme, incluant toutes les plus grandes « municipalités » (villes au statut de province), près de 90 % des villes préfectures et quelques villes de rang de district. Un récent rapport sino-européen((Kang Y, Zang L, Chen C et al. (2014), Comparative Study of Smart Cities in Europe and China. Report for DG CNECT, EU Commission, and China Academy of Telecommunication Research, 264 p.)) analyse en détail les résultats de cette expérience dans une douzaine de villes pilotes prises dans différentes provinces, le district de Haidian à Beijing, le district de Nansha près de Guangzhou, la zone de Qianhai entre Shenzhen et Hong-Kong, Zhangzhou dans la province de Fujian, Jiaxing et Ningbo au Zhejiang, Yantai au Shandong, Huai’an, Yangzhou et Nantong au Jiangsu, Chengdu au Sichuan, la ville nouvelle écologique de Henquin près de Zhuhai et celle de Binhai près de Tianjin sont du nombre, de même que le quartier de Pudong à Shanghai et Korla en pays Ouigour.

Bien souvent la planification d’une meilleure qualité environnementale dans les villes chinoises s’accompagne d’un ensemble de mesures souscrivant au concept de smart city qui tendent à équiper ces lieux de dispositifs technologiques, capteurs, instruments d’observation, câblages et grilles de réseaux de communications : il s’agit de lier informatisation et urbanisation, tout en assurant un environnement « intelligent, vert et à bas carbone » afin d’améliorer la qualité de vie des citadins.
L’urbaniste Remi Curien, qui a réalisé une thèse de doctorat sur le thème des réseaux techniques urbains en Chine, écrit : « La Chine est probablement le seul pays au monde où la sobriété énergétique et environnementale dans la fourniture des services urbains essentiels (eau, assainissement, électricité, gaz, chaleur, gestion des déchets solides) est aussi vigoureusement recherchée dans des politiques d’économie circulaire et opérations de parcs éco-industriels et d’éco-cités, dans le contexte d’un développement économique et urbain soutenu et prolongé »((Curien R. (2014). Services essentiels en réseaux et fabrique urbaine en Chine : la quête d’une environnementalisation dans le cadre d’un développement accéléré – Enquêtes à Shanghai, Suzhou et Tianjin. École nationale des Ponts et Chaussées, thèse de doctorat.)).

En fait, d’après les enquêtes de terrain réalisées par cet auteur, la qualité environnementale des services s’améliore, mais l’économie circulaire et la sobriété sont moins assurées. C’est que dans ce système de gouvernance très pyramidal, les règles d’urbanisme qui président à la construction des réseaux techniques, des routes et des zones résidentielles ont encore peu changé depuis les années 1990. Avec un standard d’utilisation du sol par habitant de l’ordre de 100 m2, les plans préconisent l’association spatiale systématique des fonctions résidentielles, de commerce et d’éducation, tandis que les zones industrielles occupant davantage d’espace sont localisées en périphérie pour écarter les nuisances. Le zonage prévoit aussi des zones vertes standard, ce qui permet de construire très rapidement les villes.

Si, comme le prévoit James Canton((Canton (2010), op. cit.)), ce sont 20 000 à 50 000 gratte-ciel qui devront être construits d’ici à 2030, ils le seront dans le cadre de plans d’urbanisme d’un nouveau type, mis en place depuis mars 2014. Ceux-ci prévoient que la moitié des nouveaux bâtiments seront mis aux normes écologiques (contre 2 % seulement en 2012), que de nouveaux standards de qualité de l’air seront établis dans 60 % des villes préfectures, que seront construits 23 % de logements sociaux, et que 45 % de hukou urbains seront délivrés, afin d’intégrer parmi la population urbaine quelque 100 millions de migrants ruraux (les mingongs).

Mais la réforme territoriale qui a réorganisé récemment les circuits de décision peut aussi interférer avec cette politique urbaine. Depuis 2003 en effet, des mesures de décentralisation confèrent davantage de pouvoir d’initiative aux districts en ne les obligeant plus à se référer aux autorités des villes intermédiaires pour lancer des opérations de développement économique((Liao L. (2015). Déconcentration et transferts des compétences économiques en Chine, 1992-2010. Université d’Aix-en-Provence, Institut de Sciences Politiques, thèse de doctorat, 432 p.)). D’une part, cette politique territoriale, en avivant les concurrences locales et en récompensant les acteurs selon la croissance économique réalisée, pourrait conduire à moins de considération pour les contraintes environnementales, mais d’un autre côté, ces personnels politiques plus proches des milieux locaux – encore que contrôlés pour leurs nominations par leur pouvoir central – sont susceptibles d’être plus à l’écoute des associations locales d’usagers qui défendent le respect de ces droits, ou même de voir dans l’adoption d’innovations ressortant du label des smart cities, une manière de distinction par le côté progressiste de la qualité environnementale.

Quoi qu’il en soit, la multiplication des messages sur Weibo (l’équivalent chinois de Twitter) atteste de la pression croissante des populations locales pour améliorer qualité de l’eau et de l’air dans l’environnement urbain chinois.

Conclusion : vers la frugalité ou le gaspillage ?

Il faut rappeler que dans le monde urbain actuel, la Chine reste une exception absolument unique pour la qualité sociale de son urbanisation : ses très grandes villes, même ses plus grandes mégapoles, bénéficient de services de nettoyage performants et n’ont pratiquement pas de bidonvilles, ce qui différencie très fortement les paysages urbains chinois par rapport à l’ensemble des pays ayant un niveau de vie similaire, pour lesquels Mike Davis((Davis M. (2006). Planet of Slums, New York, Verso Books.)) dressait un tableau cauchemardesque du milliard de personnes vivant dans des conditions terribles de dénuement, d’insalubrité et de chômage chronique. Selon lui, l’évolution en cours n’avancerait pas vers la résorption de cet univers de taudis mais tendrait au contraire à l’aggravation et à l’amplification de ces situations urbaines désastreuses partout dans le monde – sauf en Chine.

C’est en ce sens que d’une certaine façon on peut penser à une avance de la Chine en termes de qualité de vie urbaine, car on pourrait soutenir que ce pays a d’abord mis en avant l’un des trois grands piliers du développement durable, celui de la cohésion sociale – même si de certains points de vue les conditions de celle-ci peuvent être discutées –, puis il est en train de réaliser celui du développement économique – on annonce un rattrapage du niveau moyen de l’OCDE pour le PIB par habitant d’ici le milieu de ce siècle –, et vient juste de s’attaquer au troisième qui est celui de la préservation de l’environnement pour les générations futures. L’historien Jacques Gernet((Gernet J. (1999). Le monde chinois. Paris, Colin, 700 p.)), dans sa belle histoire du monde chinois, relate les oscillations des grands foyers de l’innovation mondiale, qui plaçaient la Chine « en avance » d’environ 500 ans sur le reste du monde aux alentours de l’an mille de notre ère, puis qui se sont déplacés vers l’Europe à partir de la Renaissance, des Lumières et de la première révolution industrielle lorsque la Chine a peiné à gérer son très grand territoire sous les coups des invasions puis des dictatures mongoles. Dans un monde devenu plus multipolaire à la suite de l’hégémonie américaine, intervenue à la faveur des deux grandes guerres mondiales, le foyer chinois pourrait redevenir plus actif.

Certes, la Chine dans son immensité reste un pays de contrastes, et son histoire pour les deux dernières générations de citadins a connu bien des retournements et des fluctuations. Les mesures drastiques adoptées depuis une dizaine d’années en faveur de la qualité de l’environnement et la certitude de leur application par une administration extrêmement bien coordonnée laissent envisager des avancées significatives en matière d’urbanisation plus durable, même si, en 2012, une source statistique gouvernementale évaluait encore que 57 % de l’eau des villes chinoises était soit « mauvaise » soit « très mauvaise ». Malgré la priorité affichée donnée aux transports en commun, les choix individuels en termes de parc automobile demeurent plutôt tournés vers de grosses cylindrées (l’entreprise française Renault a reconnu avoir fait d’abord un mauvais choix en anticipant une production de véhicules économiques, alors que c’est le marché des « SUV » (Sport Utility Vehicle) qui a explosé), l’encombrement des principales mégapoles et les nombreuses phases de mauvaise qualité de l’air en ville témoignent d’une persistante difficulté à mettre en œuvre des politiques efficaces.

La ville idéale ne peut pas être définie scientifiquement, même si à chaque période historique des aspirations communes sont mises en avant pour préconiser une direction aux aménagements urbains. Celles du moment tournent autour du développement durable, assuré par la créativité et l’inventivité des activités urbaines, la cohésion sociale empêchant les violences, les conflits et les trop grandes inégalités entre les groupes de résidants urbains, et la qualité environnementale incitant au recyclage et à la sobriété des consommations. De ces trois points de vue, les villes chinoises participent de plus en plus à l’innovation mondiale et, pour n’en donner qu’un exemple, on peut citer la nomination récente de Jingdezhen, Shunde et Suzhou parmi 28 villes mondiales du réseau des « villes créatives » de l’UNESCO. Encore faudra-t-il que la morphologie très « verticale » assumée par les villes chinoises continue d’être considérée comme vivable par la majeure partie de la population, et que l’effort financier à consentir pour maintenir l’indispensable cohésion sociale puisse être tenu : on estime en effet à près de 14 % du PIB de 2013 le coût de l’attribution des hukou urbains et de leurs services urbains et sociaux associés aux quelque cent millions de migrants ruraux attendus en ville d’ici à 2020((Urban M. (2014). L’urbanisation en Chine continentale. Note pour la Direction Générale du Trésor et de la Politique économique, service économique régional de Pékin, 13 p. [En ligne] : https://www.tresor.economie.gouv.fr/File/400493)).
Denise Pumain géographe, professeure à l’université de Paris 1, est spécialiste de l’étude comparative des villes et des réseaux urbains dans le monde. Elle développe une théorie évolutive des systèmes de villes et leur simulation par des modèles dynamiques d’auto-organisation et les systèmes multi-agents appliqués aux systèmes complexes.  Ses derniers ouvrages sont Hierarchy in natural and social sciences, Springer, 2006 ; Complexity perspectives on innovation and social change, Springer, 2009.

Denise Pumain((pumain@parisgeo.cnrs.fr)), géographe, professeure à l’université de Paris 1, est spécialiste de l’étude comparative des villes et des réseaux urbains dans le monde. Elle développe une théorie évolutive des systèmes de villes et leur simulation par des modèles dynamiques d’autoorganisation et les systèmes multi-agents appliqués aux systèmes complexes. Ses derniers ouvrages sont Hierarchy in natural and social sciences, Springer, 2006 ; Complexity perspectives on innovation and social change, Springer, 2009.