Circulation des modèles, méthodes et références en urbanisme : pistes pour un débat

Pour citer cet article : Divya Leducq - UMR CNRS 7324 CITERES, université de Tours Alain Bourdin - Université de Paris-Est - Lab’Urba Christophe Demazière - UMR CNRS 7324 CITERES, université de Tours Clément Orillard - Lab'Urba - Ecole d'urbanisme de Paris "Circulation des modèles, méthodes et références en urbanisme : pistes pour un débat" Riurba /Numéro 6 URL : http://riurba.net/Revue/circulation-des-modeles-methodes-et-references-en-urbanisme-pistes-pour-un-debat/ DOI : Date d'impression : 1 avril 2019
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Ce numéro 6 de la Revue internationale d’urbanisme, consacré à la « Circulation des modèles, méthodes et références en urbanisme : processus d’apprentissage et acteurs », souhaite contribuer aux débats autour du dynamisme et du succès des modèles et de leur diffusion en urbanisme. Depuis la publication du texte sur les policy transfers de Dolowitz et March1Who learns what from whom: a review of the policy transfer literature”, (1996), Political studies, vol. 44/2, p. 343-357., le foisonnement des recherches sur la mobilité des modèles en urbanisme démontre le vif intérêt de la communauté scientifique pour des pratiques circulatoires et d’échanges dans ce domaine. Par ailleurs, l’urbanisation contemporaine et croissante du monde ainsi que la recherche de futurs urbains meilleurs en contexte incertain conduisent les praticiens à sélectionner des idées et bonnes pratiques qui semblent avoir fait leurs preuves ailleurs, et à privilégier les démarches de benchmarking. Aussi, nous semblait-il important, en lançant l’appel à contribution à ce numéro, en janvier 2018, d’inviter les chercheurs à s’interroger sur les modes de production de la ville au prisme de la circulation et des échanges des modèles, méthodes et références.

Trois séries d’articles

Nous avons souhaité aborder trois grandes questions dans ce dossier. La première est épistémologique : que peut-on considérer comme un modèle aujourd’hui ? La deuxième est méthodologique : comment suivre un modèle et en démêler la complexité ? La troisième concerne les canaux de la circulation des modèles.

Les onze articles composant le dossier présentent des cas d’étude divers (pays, région, ville), dans des contextes géographiques et culturels variés, très connus ou moins étudiés (Belgique, Canada, Oregon aux États-Unis, France, Matera dans le Mezzogiorno italien, Lima et Arequipa au Pérou, Ramallah en Palestine, Singapour, Hanoi au Vietnam). Tous engagent des perspectives critiques sur les objets et modèles urbains en circulation. Si la non-transférabilité est largement admise, les multiples acceptions de l’objet circulant permettent un premier retour réflexif sur les notions mêmes qui ont fleuri et qui sont associées aux modèles : transfert, emprunt, copie, circulation, mobilité, hybridation, assemblage.

La première partie de ce numéro thématique est composée de trois articles qui étudient les modèles sous l’angle des spécificités disciplinaires de l’urbanisme. Quelles sont les idées et les idéologies qui soutiennent les modèles urbains ? Que produisent-elles pour la science et sur le terrain ? Comment retrace-t-on le parcours d’une politique publique ou d’une référence mobilisée dans la conception urbaine ? Peut-on aller au-delà des preuves empiriques, des éléments de langage et des « sentiers » institutionnels ? Quels outils permettent de décrypter les liens entre les réseaux ? Les contributions théoriques et méthodologiques nous invitent à renouveler les réflexions et à aborder l’épineuse question de l’apprentissage (acteurs) et de la diffusion (vecteurs) des savoirs urbains spécifiques.

La réflexion de Gabriel Dupuy s’inscrit dans le temps long et une perspective large. L’auteur évoque trois modèles théoriques actuels proposés pour refonder l’urbanisme face à l’épuisement des grandes utopies fondatrices (ville hygiénique, city beautiful, ville radieuse). Ces modèles inspirés des sciences « dures » (physique, mathématiques, biologie) introduisent dans le champ urbanistique une interdisciplinarité disruptive – différente des interdisciplinarités « passive » et « naïve » – qui vient remettre en cause les paradigmes de l’urbanisme. L’article examine donc ces nouveaux modèles, leurs fondements, leurs prétentions mais aussi leurs limites pour l’aménagement de l’espace et l’urbanisme : validité scientifique discutable et difficile passage de la théorie à la pratique.

Pour analyser la construction de la discipline à travers les modèles, Gabriella Trotta-Brambilla et Gilles Novarina livrent une réflexion sur un cas spécifique mais connu : l’approche typo-morphologique développée en Italie par des architectes-urbanistes au tout début des années 1960. Celle-ci se présente comme un ensemble diversifié de références théoriques, d’études et d’analyses urbaines, de projets, de plans et de réalisations et peut à ce titre être assimilée à un modèle urbanistique. L’article s’interroge sur les conditions d’émergence de ce modèle, sur les contradictions qui le traversent et sur sa diffusion en France vingt ans après sa création. Les auteurs démontrent que les architectes et urbanistes français ont combiné la typo-morphologie avec d’autres références urbanistiques, contribuant ainsi à l’invention d’une nouvelle discipline : le projet urbain.

Enfin, l’article de Rachel Mullon aborde les modalités concrètes de la mobilisation des modèles dans le cadre de projets urbains. Elle propose la méthode de l’immersion circonscrite, en s’appuyant sur la littérature francophone et anglophone, pour étudier la réception de références, notion jugée plus neutre et englobante. Son approche consiste à observer les acteurs dans des situations de conception urbaine (comme, par exemple, lors de l’élaboration d’un plan directeur) précisément circonscrites dans le temps et de recenser, pendant ces moments, l’ensemble des références utilisées. Elle permet d’accéder ainsi à un matériau riche permettant des résultats fins sur la nature et le rôle des modèles urbains dans les pratiques ordinaires des acteurs opérationnels.

Trois articles questionnent la diffusion d’une « recette » particulière et plurielle, celle des villes dites « créatives » ou « culturelles ». Le succès de cette notion pour sa portée de prophétie autoréalisatrice, tant pour l’émetteur que pour le récepteur, pousse à s’interroger sur ce qui est considéré comme modèle. La réalité recouvre à la fois des villes (Bilbao, Montréal…) en tant qu’objets urbains englobants (tantôt modèles, tantôt antimodèles) et les métaphores d’une action collective (Barcelone, Eindhoven…). Elle peut faire référence à une opération emblématique jugée réussie (mégaprojets), à des types d’aménagement, d’équipements ou de programmes (le palais des congrès des années 1970-1980, les aménagements éphémères aujourd’hui), ou à des objets architecturaux considérés comme structurants de l’urbanisme (architecture de franchise, iconique, ordinaire, innovante…). Elle peut renvoyer aussi à des techniques de composition urbaine, de bonnes pratiques, un outil de gestion immobilière, un cahier des charges à suivre, une norme, un label, une charte, un montage opérationnel… Ce catalogue de modèles rassemble souvent des antagonismes stéréotypés qu’il convient de déconstruire, du plus concret au plus abstrait. Ainsi est-ce le cas de l’objet du district créatif, du label de Capitale Européenne de la Culture et du concept englobant de ville créative.

Dans son article, Jérémie Molho étudie la circulation d’un modèle au caractère flou et malléable : le district artistique. Il analyse la transformation d’un ancien complexe de casernes coloniales à Singapour, les Gillman Barracks, en destination artistique. L’auteur montre que ce nouvel espace transnational a été mobilisé par le gouvernement singapourien comme un instrument de promotion urbaine et de construction d’un nouveau récit urbain empreint de références extérieures (SoWa à Boston, 798 à Pékin) et aux marges du « modèle singapourien ». Marina Rotolo se penche sur les effets de la diffusion des bonnes pratiques, tels que le modèle de durabilité d’Aarhus 2017 à travers l’obtention d’un label. À travers le cas d’étude de Matera, Capitale Européenne de la Culture en 2019, l’auteure met en évidence la mise en scène fictionnelle de la ville-spectacle, à travers des sites patrimoniaux. La scénographie narrative des projets (workshops de l’Open Design School…) et des acteurs qui les portent (concepteur et directeur artistique de Matera 2019…) permet également au lecteur de comprendre la place des réseaux européens et internationaux dans l’appropriation du label.

Dans sa contribution, Charles Ambrosino revient sur le contexte d’émergence du concept de ville créative (période de « renaissance urbaine » en Grande-Bretagne tout au long des années 1990) et rappelle la proximité avec les thèses initialement défendues par Franco Bianchini et Charles Landry. Il montre que si les débats autour de la ville créative se sont principalement focalisés sur les questions d’attractivité, de marketing territorial et de renouvellement des appareils productifs urbains au profit des industries créatives, ils oublient les ingrédients initiaux (postulat intellectuel et contexte national) pourtant à l’origine de la formulation de ce qui est devenu l’un des plus importants modèles de la fin du XXe siècle.

La troisième partie de ce dossier aborde les modèles sous l’angle des politiques publiques, et des effets (apports, limites, tensions) des inspirations internationales sur la production urbaine locale, dans des contextes occidentaux et non-occidentaux. Les cinq cas d’étude, qui s’inscrivent dans une dimension transnationale souvent très présente, démontrent que ce ne sont plus des « politiques » qui sont transférées, ni des pans entiers de stratégies urbaines intégrées qui sont « mobiles ». En effet, on observe une complexification et une imbrication croissantes des modèles urbains qui circulent. Le modèle devient un dispositif qui met en relation d’autres dispositifs, des éléments, des parties du monde. Expliciter la complexité des relations entre les objets et les personnes nécessite d’analyser et comparer des situations singulières. Les contributions réunies cherchent à savoir comment les liens entre les acteurs de la diffusion des modèles redessinent les frontières entre politiques publiques (État et collectivités territoriales désargentés) et activités privées (capacités d’investissement des promoteurs). Ils caractérisent la dynamique de transmission d’un modèle et la capacité à le recevoir en analysant les coalitions d’intérêt porteuses de savoirs urbains. On peut citer ici l’exemple de l’alliance entre la Fondation Rockefeller et Arup dans la création du City Resilience Framework qui s’adresse de plus en plus au « nouveau marché » des villes moyennes en manque d’expertises. Les articles donnent à voir des éléments conceptuels et empiriques sur les liens entre les financeurs, les réseaux, les nouvelles formes de régulation urbaine et la circulation des modèles. Ils explorent aussi bien des stratégies de planification descendantes que la production d’un urbanisme ascendant ou alternatif, tous deux en tensions entre standardisation globale et différenciation locale.

Jérémy Robert, Quentin Marchand et Lucile Boudet interrogent la place des modèles dans le processus de conception des projets de transport urbain au Pérou. La recherche concerne l’espace spécifique d’une coopération technique avec la France, à travers la CODATU mise en place en 2016. L’article s’intéresse à la mobilisation d’expériences exogènes, utilisées comme références, par les différents acteurs qui prennent part à cette coopération, ainsi qu’à leur confrontation aux réalités du terrain par mise en comparaison des cas de Lima et d’Arequipa. Cette mobilisation intervient à plusieurs niveaux : construction d’un langage commun, choix de réalisation, production d’un modèle hybridé spécifique.

Toujours dans le contexte des Sud, Helga-Jane Scarwell et Divya Leducq explorent la mobilisation de références et de pratiques dans le cadre de la définition d’une stratégie urbaine de « ville verte culturelle et moderne » (Master Plan de Hanoi 2030 vision 2050), s’appuyant sur les effets avérés ou escomptés des modèles et contre-modèles urbains invoqués sur l’aménagement régional et urbain. Leur contribution permet de comprendre la portée et les limites des modèles dominants de durabilité, dans le contexte hanoien où les défis sont considérables, en termes de protection de l’environnement, de cohésion sociale et de transition économique.

Marco Chitti et Daniela De Léo interrogent les rapports de force et tensions entre connaissances transnationales et enjeux nationaux et locaux dans le cadre de la coopération internationale en urbanisme. À partir d’un terrain de recherche en Palestine et par l’analyse de six portraits types de praticiens de l’aménagement (académicien, cadre technique, fonctionnaires ordinaires, free-lanceur, consultant étranger, jeune urbaniste), les auteurs démontrent que le milieu professionnel fragmenté est séduit par des solutions clé-en-main. Alors que pèsent les logiques du conflit et de l’industrie de l’aide, un usage plus sélectif et avisé de l’expertise étrangère pourrait améliorer la pratique locale de l’aménagement.

L’article d’Olivier Roy-Baillargeon illustre, par une recension des écrits exhaustive et une étude de cas de la planification métropolitaine du Grand Montréal, comment le Transit-Oriented Development (TOD) a acquis le statut de modèle circulant et dominant en urbanisme. Il montre comment le TOD circule entre les contextes (sub)urbains et s’y territorialise, et comment sa propagation transnationale et sa traduction locale influencent l’aménagement et la gouvernance des projets. Il documente les outils et les processus par lesquels les « circulateurs » grand-montréalais ont mis en scène et « marchandisé », puis négocié et adapté, ensuite vécu et raconté, et enfin tenté et partagé le TOD.

L’article de Claire Simmoneau sur le modèle de Community Land Trust explique pourquoi et comment les savoirs urbains sont produits, modifiés et mobilisés dans le cadre d’un projet d’urbanisme qui veut offrir une alternative au modèle dominant de la pleine propriété privée individuelle. Par ailleurs, l’auteure propose une comparaison originale sur trois études de cas localisées aux États-Unis, au Kenya et en Belgique. Son exploration de la littérature grise permet de révéler les canaux de circulation à la fois originaux et pleinement insérés dans le système des meilleures pratiques, ainsi que les réinterprétations des références spirituelles, théoriques et expérimentales du Community Land Trust au fil des arrimages locaux.

Un débat à poursuivre.

Au-delà de la richesse et de la diversité des conclusions apportées par ces onze contributions, il existe encore de nombreux aspects à explorer. Pour poursuivre la réflexion au-delà de ce numéro, nous pouvons suggérer quelques pistes et questions ouvertes.

Sous l’angle des pouvoirs, de la démocratie et de la citoyenneté :

  • Après en avoir été l’un des grands acteurs, du moins pour ce qui est de la France, l’État n’est-il pas désormais le grand absent de la circulation des modèles, au contraire des villes, des régions et surtout du secteur privé ?
  • Dans quelles mesures le chercheur en urbanisme et l’urbaniste contribuent-ils eux-mêmes à la promotion de tel ou tel modèle urbain, dans leurs conférences, cours et ateliers, ou par leur participation aux instances de la démocratie locale comme citoyens engagés… ?
  • Les pratiques habitantes, via des collectifs citoyens agissant localement mais s’inscrivant dans des réseaux internationaux (Villes en transition, Human Cities…), peuvent-elles être érigées en modèles ? Plus largement, le recours aux modèles ou l’utilisation même de la notion de modèle ne contribuent-ils pas à une mise à distance de certains groupes sociaux.

Sous l’angle de la transition numérique et des défis écologiques :

  • La révolution des données (big data) et du numérique rend infinie la quantité des connaissances auxquelles les villes peuvent avoir accès. Quels sont les documents initiaux (re)produits qui servent la renommée d’un modèle et de fondement aux discours collectifs ?
  • Comment cette production documentaire mobilise-t-elle la rhétorique du risque et de la résilience visant à justifier tel modèle ou projet ?
  • Les réseaux de villes ne sont-ils pas en concurrence au point de promouvoir des modèles et marchés de niche s’inscrivant dans l’injonction globale au développement durable (par exemple, le modèle de quartier symbiotique d’Hammarby Sjöstad…) ?

Sous l’angle des territoires et réseaux de villes :

  • Comment se jouent les entrées ou les sorties de membres d’un réseau (Urbact, ICLEI, C40…) qui rendent ses frontières fluctuantes et son périmètre d’action et d’influence flous ?
  • Où s’inventent les contre-modèles marginaux, ceux qui ne concerneraient pas les grandes villes et métropoles mondiales mais les villes moyennes ou les espaces « périphériques » ?
  • De quelle manière les modèles qui circulent sont liés aux catégories très souvent citées de la ville dite néolibérale, managériale ou entrepreneuriale (hiérarchisation des objectifs urbains en vue de la croissance) ? Les villes qui inspirent ne sont-elles pas aussi celles qui financent (Londres, New York, Shanghai, Dubai, Singapour…) contribuant à renforcer des chasses-gardées régionales et une forme renouvelée d’impérialisme ?

Notes   [ + ]

1. Who learns what from whom: a review of the policy transfer literature”, (1996), Political studies, vol. 44/2, p. 343-357.