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eres Sociologie et urbanisme : digressions d’Alain Bourdin (Lab’urba – École d’urbanisme de Paris – Université de Paris-Est) au sujet du livre de Jean Remy « L’espace un objet central de la sociologie »

Jean Remy publie un petit livre intitulé L’espace un objet central de la sociologie (Éres 2015 préface de M. Blanc). Je n’en ferai pas ici une recension académique et profiterai au contraire de la liberté qu’offre le blog de la RIURBA pour donner libre cours à quelques considérations que m’inspirent cette publication.

Ce livre est une sorte d’itinéraire intellectuel qui mêle habilement des éléments biographiques, des développements théoriques, les références à des débats qui ont marqué la discipline sociologique ou le champ des spécialistes de l’urbain ou encore à cette expérience extraordinaire qu’est Louvain La Neuve. Il intéressera les sociologues et tout autant les urbanistes, les économistes du territoire, les géographes etc.

Il nous montre d’abord que la sociologie urbaine ne se limite pas à l’école de Chicago (réduite à quelques textes), deux livres d’H. Lefebvre et des travaux sur la participation citoyenne. Elle aborde des sujets très divers, elle se structure autour de débats qui lui sont propres, elle construit des outils d’analyse spécifiques. L’école de Chicago a bien sur inventé l’écologie urbaine (dans la définition qu’elle en donne) mais son apport à la sociologie (sauf à ses débuts – l’époque de Thomas et Znaniecski – et dans quelques textes ultérieurs) tient surtout dans son extraordinaire capacité à faire de la métropole naissante un laboratoire sociologique. Simmel, Halbwachs, Chombart de Lauwe, Young,Gans …ont fondé une histoire complexe et très riche. Les travaux de l’école marxiste française et les débats autour de son analyse de l’espace – dont J. Remy fut un protagoniste- ne sont qu’une des dimensions de ses développements. Sa richesse internationale et en particulier francophone est trop souvent indexée – y compris par les sociologues eux-mêmes- aux propositions de la dite école de Los Angeles, à celles de la géographie sociale ou de la géographie culturelle ou encore aux travaux des politistes spécialistes de la participation.On en oublie les avancées d’un John Urry qui affirme que, dans les contextes contemporains, la mobilité tient lieu de société – et plus généralement les apports de la sociologie des mobilités (auxquels Remy a contribué). On passe à coté de la finesse des analyses de la cohabitation interculturelle ou interethnique menées par des socio-anthropologues (A. Germain à Montréal). On oublie les analyses de l’action et des acteurs venues des écoles sociologiques -en particulier françaises- de la régulation (Crozier, Friedberg, Reynaud…) ou encore de la sociologie américaine des professions et qui, même si elles rencontrent des écoles de sciences politiques (celle de la construction du sens bien plus que celle de la gouvernance ou même des régimes urbains), restent autonomes dans leurs outils et leurs démarches [1]. C’est bien plus par toutes ces voies que par une annexion à la géographie ou à un petit secteur des sciences politiques que la sociologie urbaine et sa sœur (du moins aux yeux de beaucoup, dont Remy) l’anthropologie urbaine, elle aussi incroyablement riche en travaux empiriques de forte portée, apportent à l’urbanisme.

Il éclaire ensuite l’importance de l’espace en sociologie. On sait qu’un jugement habituel porté sur cette discipline consiste à affirmer qu’elle ne sait pas à donner à l’espace une autre valeur que métaphorique. Elle serait alors dans une situation du même ordre que l’économie. Or, il n’est pas certain que l’économie soit incapable de produire une pensée de l’espace – même si les écoles aujourd’hui dominantes s’en moquent éperdument – et le jugement porté sur la sociologie ne vaut que pour une partie de la discipline (là aussi c’est largement une question de rapports de forces internes). Plus encore, la sociologie –et encore plus l’anthropologie- peut apporter des éléments décisifs à la théorie de l’espace. On le voit actuellement avec toutes les questions que posent la lente sortie du modèle euclidien et la quasi fusion entre l’espace « réel » et virtuel. Toutes les disciplines (y compris la géographie) peinent à sortir d’une théorie de l’espace comme contenant (container) et la sociologie n’y réussit pas plus mal que d’autres : un livre tel que celui de Martina Löw Sociologie de l’espace (Éditions de la maison des Sciences de l’homme 2015) va bien au delà des simples références sociologiques et la synthèse qu’il opère montre l’importance majeure de la physique (Einstein et après), de la psychologie ou de la philosophie dans la pensée de l’espace. Du coup, on considère d’un tout autre œil le dit spatial turn.

Il nous rappelle enfin la singularité de celui qui l’écrit. Économiste, sociologue des religions (et singulièrement du catholicisme) Remy devient sociologue urbain par le rapport à l’action. D’abord à travers des études de planification assez classiques en Wallonie, puis par l’expérience de Louvain la Neuve, précédée d’un séjour (qui n’est pas mentionné dans ce livre) dans l’équipe de Kevin Lynch. La dimension opérationnelle l’emporte quand, à partir de 1990, il assure la responsabilité du plan urbain de la ville, devenant un des principaux animateurs de son développement. Au départ, il s’inscrit nettement dans le courant des sciences sociales qui contribuent à la planification urbaine au sens large (planning). Puis avec le développement de Louvain la Neuve, lui et son équipe (notamment Liliane Voyé) investissent, en particulier avec leur travail –très original à l’époque- sur les ambiances urbaines, un champ qui correspond plutôt à la programmation urbaine. Enfin, comme responsable du plan urbain de la ville nouvelle, Jean Remy intervient dans le processus de conception, autant dans la perspective du design que dans celle du planning. L’originalité du praticien renforce ici celle du théoricien.

L’urbanisme a entretenu –en particulier en France- des liens très privilégié avec la sociologie : faut il rappeler que les 1,2 et 3 Mai 1968 se tenait à Royaumont un colloque intitulé « sociologie et urbanisme [2] » et que la liste des présents est stupéfiante ? Le parcours de Jean Remy, comme théoricien, chercheur de terrain et acteur, ainsi que l’importance des débats que soulève ce livre invitent à revisiter cette importante relation et à lui donner pleinement sa dimension contemporaine, en la faisant sortir du terrain étroit (le « social ») auquel on assigne trop souvent les sociologues urbains.

[1] On se fait une idée de cette diversité chez les jeunes chercheurs (qu’ils soient sociologues « institutionnels» ou opérant dans des laboratoires d’urbanisme) in Authier J-Y., Bourdin A., Lefeuvre M-P. La jeune sociologie urbaine francophone, Lyon, PUL 2014.

[2]Le compte rendu qu’en a fait J-P Trystram a été édité en 1970 aux éditions de l’Epi par la fondation Royaumont.

Alain Bourdin (Lab’urba – École d’urbanisme de Paris – Université de Paris-Est)

Référence de l’ouvrage commenté : Remy Jean (2015), L’espace un objet central de la sociologie,  Eres poche – Sociétés urbaines et rurales, 150 p.